Avec César, co-fondateur de Let Me Think

L’IoT domestique au service d’un autre usage du numérique

César Lacombe et Victor Loiseau, tous deux étudiants à Grenoble École de Management (GEM), ont co-fondé en 2019 la startup française Let Me Think (LMT), qui propose à tout utilisateur de smartphone d’adopter de nouvelles habitudes d’utilisation, à l’aide d’un petit objet connecté appelé « totem », permettant de changer d’espace numérique lorsqu’on l’approche de son smartphone.

Le totem consiste en un boîtier doté d’une puce NFC chargée de changer l’environnement numérique d’un smartphone (applications, comptes utilisateurs, réglages…) lorsqu’on rapproche les deux objets.

En somme, LMT propose de bénéficier de plusieurs smartphones en un seul, et passer par exemple d’un environnement personnel avec les réseaux sociaux pour les loisirs, à un environnement professionnel avec des applications dédiées, sans jamais mélanger les deux. Le projet donne ainsi à voir une illustration originale et inattendue de l’IoT domestique. Ou comment la technologie elle-même peut être utile pour raisonner nos pratiques du numérique.

Avant le lancement du crowdfunding en juin 2020 et la distribution des premiers totems, nous avons souhaité l’interroger pour en savoir plus sur sa vision de l’IoT, et son possible rôle dans la transformation de nos usages du mobile, dans un contexte de monde hyper connecté à Internet, où l’utilisateur est souvent sur-sollicité.

Merci à César pour le temps précieux qu’il nous a accordé afin de réaliser cet entretien !

Image à la une : Letmethink.io

Entretien

Notez que par soucis de clarté et pour rester concis, cette retranscription ne suit pas strictement le fil de la discussion.

Jean : Salut César, merci de bien vouloir répondre à nos questions ! Pourrais-tu d’abord nous donner ta vision de l’IoT ? Penses-tu que c’est une révolution ou plutôt une tendance ? C’est une question qui fait beaucoup débat dans la société connectée d’aujourd’hui.

César : Salut ! Je ne suis pas expert de l’IoT, mais je sais que l’humain a toujours cherché à simplifier ses usages. De fait, je pense que l’IoT est parti pour durer et s’accentuer. C’est une manière de connecter monde numérique et monde réel. Je pense aussi que c’est important d’avoir une réflexion sur le long terme, c’est un mouvement de fond, qui se mettra en place progressivement. L’IoT ne va pas remplacer l’Internet actuel, c’est une strate en plus qui va s’ajouter et complexifier le monde. Il peut y avoir des bulles bien sûr, des flops, de produits bidons, mais ça n’empêche que le mouvement est là pour durer, ça participe au mouvement du numérique. On crée d’autres ponts vers le numérique comme un thermostat, un lampadaire ou des serrures de portes connectés, qui s’ajoutent aux smartphones, ordinateurs, et écrans.

Jean : Ce monde ultra-connecté peut faire peur, certains y voient déjà un avenir où chacun de nos faits et gestes seraient enregistrés et surveillés. Qu’en penses-tu ?

César : Ça soulève effectivement de vraies questions, sur la sécurité des données, on pense à Cambridge Analytica notamment. Dans tous les cas, on y va et on y est déjà en fait, c’est l’exemple de la publicité ciblée sur les réseaux sociaux, tirée du conversations orales privées. On a un tracker avec nous en permanence avec notre téléphone, Google sait partout où tu vas. Néanmoins, je veux insister sur le côté neutre des données avec lesquelles on peut tout faire : un système de prédiction de délivrance de notifications peut être utilisé à bon escient (par un utilisateur qui veut être moins sollicité) ou à mauvais escient (par une entreprise qui va vouloir maximiser ses taux de clics). Je n’ai aucun doute sur le fait qu’on va aller vers ce monde, ni sur le fait qu’il y aura d’autres abus. Mais on peut aussi s’attendre à des prises de consciences, des gens qui luttent contre ces abus (comme des associations).

« L’IoT ne va pas remplacer l’Internet actuel, c’est une strate en plus qui va s’ajouter et complexifier le monde »

Jean : Peux-tu nous parler de l’économie de l’attention ? Est-on maintenant obligé de passer par des objets connectés pour se “désintoxiquer” du numérique, comme ce que vous semblez proposer avec LMT ?

César : L’économie de l’attention est un vieux problème, où la ressource principale n’est plus l’homme, mais sa capacité d’attention. Pour les géants du numérique, la question aujourd’hui est de créer des systèmes addictifs. Comment faire en sorte de capter notre attention limitée, et de nous faire revenir sur leurs services ? Partant de là, j’ai fait un constat de mon côté : je ne peux pas changer Internet, je ne peux pas faire fléchir les GAFA (Google, Apple, Facebook, Amazon, ndlr). En revanche, je peux créer un filtre entre l’utilisateur et ses apps, une couche plutôt tournée vers l’utilisateur. C’était le point de départ du projet LMT, où on s’est dit que la couche devait être fine, et ne pas nécessiter de recherche et développement.

Au delà de ça, il est important de distinguer l’addiction de l’habitude : on n’est pas addict au smartphone, on n’est pas en manque physique, on se crée juste des habitudes, qui sont permises par la simplicité d’utilisation de tous nos outils. Ce paradigme de la simplicité nous permet aujourd’hui de ne plus penser, de ne plus être conscient quand on utilise un produit numérique.

Jean : La multiplication des objets connectés à la maison est-elle justement une menace pour cette précieuse économie de l’attention selon toi ?

César : C’est une vraie question ! En même temps, si ma porte d’entrée connectée se déverrouille seule quand j’arrive, je gagne de l’attention, ça me simplifie la vie, c’est pareil pour un robot aspirateur. L’IoT est neutre dans son attention, ça peut être bon ou mauvais (comme lorsque les appareils connectés nous sur-sollicitent). Tout dépend de ce qui va exister, et de comment ça sera appliqué. Dans un mouvement global, il y aura quand même du bon.

Jean : Sauf erreur de ma part, Let Me Think et son totem connecté relèvent justement de l’IoT, c’est d’ailleurs pour ça qu’on souhaitait échanger avec toi. Peux-tu nous en dire plus sur le projet et le produit ?

César : Oui on a une forte composante IoT effectivement. L’idée pour nous est de dire que le numérique est intangible, il est fait de 0 et de 1, qu’on ne voit pas. Avec notre smartphone, on évolue dans une jungle numérique, sans limites de temps ou d’espace. Or, ce numérique omniprésent n’est pas tout le temps adapté, ni souhaitable donc.

« L’IoT est neutre dans son attention, ça peut être bon ou mauvais […] »

L’idée de LMT est donc de matérialiser le numérique, arriver à donner une forme au « cyberespace ». Dans ma chambre par exemple, j’entre dans un nouveau cyberespace, dans lequel j’aurais accès à certains éléments numériques seulement, par rapport à la jungle globale. Notre totem matérialise donc cette notion, en cherchant à calquer l’espace numérique sur l’espace physique dans lequel on évolue. D’ailleurs, les exemples de besoins d’accès adapté et raisonné au numérique ne manquent pas : quand je vais dormir, quand je suis dans les transports pour passer le temps…

Dans un sens donc, l’IoT répond à cette notion de matérialisation du numérique. Comment faire en sorte que, dans certains espaces, j’ai accès à certains services du numérique ? Comment en restreindre d’autres quand il le faut ? Comment puis-je être proactif et me faciliter la vie en me donnant accès à certains services à un moment ou à un endroit propice ?

LMT cherche à créer de nouvelles habitudes, repenser la manière dont on utilise les choses, inventer une autre simplicité, qui nous permet de garder le contrôle. On est au début du numérique, les itérations sont en cours, les produits futurs seront simplement meilleurs, on ne va pas s’arrêter d’innover du fait des risques associés : “celui qui a inventé le bateau a aussi inventé le naufrage”.

LMT ne veut pas inventer quelque chose de nouveau, ni rendre l’usage plus compliqué, ni à revenir en arrière. Vouloir complexifier un usage qui a été pensé pour être simple et intuitif est un non sens. On se sert de ce qui existe déjà pour apporter de nouvelles habitudes meilleures pour l’utilisateur, et lui permettre de vivre intelligemment avec le numérique.

Jean : Donc si je comprends bien, pour matérialiser plusieurs cyberespaces, LMT requiert plusieurs totems ?

César : Pour l’instant, il y a un totem principal, mais on réfléchit à des “compagnons”, accrochés à un porte clé par exemple. À terme, on souhaite avoir un totem qui communique avec la lumière ou le son, qui te donne des rappels par exemple. Aujourd’hui le produit est basique, c’est un MVP (Minimum Viable Product – version rudimentaire d’un produit, ndlr), puisque c’est un interrupteur on/off en fait. Demain, on veut un objet qui puisse parler avec son langage, aller vers plusieurs totems, complexifier un peu la chose.

« Dans un sens donc, l’IoT répond à cette notion de matérialisation du numérique »

Jean : Intéressant ! Comment LMT fonctionne techniquement ?

César : La technologie actuelle de LMT fonctionne sur Android seulement, qui est déjà un énorme marché. L’écosystème d’Apple est plutôt fermé, mais on aimerait le proposer sur Apple quand même, ils proposent d’ailleurs déjà de l’automatisation. Dans le totem, actuellement en version beta, il y a une puce NFC (Near Field Communication – protocole de communication sans fil de courte portée, ndlr), c’est donc du low tech, il n’y a pas de batterie. Le NFC est venu par la simplicité, ça existe déjà, c’est simple et ça ne coûte pas cher. Victor s’est chargé des premiers développements, on cherche maintenant un CTO (Chief Technical Officer – Directeur Technique, ndlr). Le deux composants principaux actuels sont donc le totem, et l’espace de travail qui est une application mobile, un launcher (lanceur d’application, ndlr). Au moment ou la puce NFC du totem est détectée par le smartphone, une logique se met en place grâce au launcher pour introduire le nouvel espace numérique.

Le but maintenant est de développer une application propriétaire, notre propre launcher, ainsi qu’un système intelligent de gestion de notifications et toute la partie tracking qu’il y a derrière aussi. Pour l’instant notre application permet simplement de paramétrer le totem à la première utilisation et se charge également de changer le fond d’écran en noir, puis de passer en mode avion, ce n’est pas encore un launcher. On veut maintenant lancer nos propres systèmes pour avoir plus de contrôle.

Jean : Ok ! Comment vous est venue l’idée de LMT ?

César : L’idée est née avec mon mémoire à Strate École de Design, où j’étais en design d’interaction; c’est tout ce qui touche au numérique, les interactions avec les objets, l’IoT, les applications web. Du mémoire devait découler une question, qui était la porte d’entrée du projet de diplôme. Pendant mon mémoire, je m’intéressais à la question de la modernité, et ma question était : “Peut-on dépasser la modernité ?”. Je cherchais à mettre en parallèle la fois, la croyance et la modernité. Je suis finalement arrivé à notre époque moderne, je me suis intéressé à la technique et sa place dans la société, numérique compris, et le rapport qu’on entretient avec. J’ai ensuite dérivé sur des questions portant sur l’économie de l’attention. La question finale (du projet de diplôme, ndlr) était : “Comment garder le contrôle de notre temps quand on travaille ?”

Jean : Dans un sens, c’était déjà assez proche de LMT si je comprends bien ?

César : C’est ça ! Ma question a lancé le projet de diplôme. J’ai notamment étudié sur l’addiction au smartphone avec une addictologue, et j’ai suivi un MOOC (Massive Online Open Courses – cours collectif suivi en ligne, ndlr) sur le fonctionnement de l’attention, pour comprendre comment le cerveau fonctionne. Ensuite, à force de réflexions, je me suis rendu compte qu’un objet physique permettait de changer complètement le rapport qu’on a avec ces technologies, de changer nos habitudes et d’être conscient quand on les utilise.

Aujourd’hui, les interactions qu’on a avec un smartphone se limitent au doigt qu’on pose sur l’écran, sans qu’on soit conscient parfois de ce que l’on fait. Beaucoup de mécanismes logiques, de pattern (habitude logique, ndlr), ont été intégrés par le cerveau. L’appareil est très proactif, c’est lui qui vient te chercher avec des applications et des notifications. L’étape rajoutée par le totem de LMT permet de changer l’interaction qu’on a avec notre appareil. L’idée finale est donc de nous permettre de changer nos habitudes et de créer de la conscience là où il n’y en a plus.

Jean : On dirait donc que l’idée d’utiliser un objet physique pour le projet est arrivée rapidement ?

César : Non, ça a mis pas mal de temps. Au début, on voulait créer un nouvel appareil, un substitut utilisé pendant le temps de travail. Au final, on avait trop de contraintes de coût et de faisabilité. Puis, je me suis dit qu’on avait déjà tout sur les smartphones pour arriver à nos fins. L’idée est donc venue de créer une surcouche intelligente entre le téléphone et l’utilisateur pour avoir un filtre en fonction du moment. On a cherché à donner de l’intelligence contextuelle à nos appareils, de là est née l’idée du geste. Au début, je pensais à utiliser une coque de smartphone, puis je suis allé vers le geste, avec le totem donc.

Jean : Une fois l’objet en tête, le rendre intelligent et connecté était-il une évidence ?

César : Oui, l’idée était de tangibiliser le numérique, le rendre concret, et je pense que c’est l’idée même de l’IoT : à l’heure où le numérique nous englobe, comment l’incarner à certains moments avec des objets qui ont des fonctions précises, et capables d’interagir les uns avec les autres ? Le totem fait exactement ça, c’est comme si tu avais un deuxième téléphone, sauf que ce n’est pas le cas. Toute la logique tient dans la puce et dans ton téléphone.

Jean : À en croire votre site, on pourrait penser que le totem est un objet temporaire, simplement là pour aider à intérioriser une nouvelle habitude, est-ce le cas ?

César : Non, l’idée est que l’objet reste dans le temps, c’est une partie intégrante de la solution qu’on va faire évoluer. Tu le gardes avec toi et un rituel se met en place, comme lorsque tu utilises ton stylo fétiche ou tes écouteurs.

« […] l’idée était de tangibiliser le numérique, le rendre concret, et je pense que c’est l’idée même de l’IoT »

Jean : Ok ! Votre business model actuel est-il défini ?

César : Pour l’instant, on est sur un modèle d’achat unique B2C, qu’on teste. On veut aussi aller à fond dans le B2B. Espaces de travail partagés, bibliothèque, librairie, ou hôtels : ce sont des structures qui veulent faire correspondre des espaces numérique au physique, en leasing par exemple. Puis on pourrait également aller vers des entreprises qui ont besoin de solutions pour leurs employés, sans que ce soit perçu comme du flicage non plus.

Jean : Et s’agissant des concurrents ?

César : On a identifié plusieurs catégories de concurrents. Il y a d’abord le système D : activer le mode avion, ou mettre son téléphone dans une autre pièce. Puis il y a les applications qui transforment les habitudes, comme les apps de méditation, de « détox digitale ». Il y a aussi les applications contraignantes, qui vont réguler le temps d’écran ou d’utilisation d’une application. Il existe aussi les appareils de substitution : le Lightphone, le Blockphone, ou encore le Palm. Nous avons aussi identifié un concurrent assez direct : Unpluq, une sorte de clé USB que l’on branche sur son smartphone, et qui permet d’activer un launcher minimaliste.

Jean : Concernant le produit, j’ai vu que vous aviez eu des premiers retours de beta-testeurs ?

César : Oui, on sent que le produit plaît même s’il est loin d’être parfait encore, donc ce n’est pas évident d’avoir des retours objectifs. On remarque que l’expérience de ce qu’on propose attire. on parle aussi à beaucoup de gens sur LinkedIn, la philosophie plaît bien !

Jean : Finalement, quel est l’avenir pour Let Me Think ?

César : Le crowdfunding sera lancé en juin pour faire de la recherche notamment. Les frais de recherche et développement seront financés par 2 bourses, et par GEM également. Des discussions de recherche commune avec l’école sont aussi en cours. On voudrait valider scientifiquement la valeur de LMT, qui nous permettrait d’ajouter de nouvelles fonctions.

Pour aller plus loin

Eyal, N. & Hoover, R. (2014). Hooked: How to build habit-forming products. Éditions Eyrolles.

Krug, S. (2000). Don’t make me think!: A common sense approach to Web usability. New Riders Press.

Citton Y. (2014). Pour une écologie de l’attention. Éditions Seuil.

Demain : quelle configuration de marché ?

Nous l’avons vu précédemment, l’IoT domestique semble entrer largement dans la vie des consommateurs, par le biais de plusieurs segments de marchés qui aujourd’hui connaissent des croissances plus ou moins fortes. On peut dès lors chercher à connaître qui de l’offre ou de la demande fera l’avenir du marché, pour mieux envisager les directions que pourraient prendre l’IoT à la maison dans le futur. 

Nous tenterons, au cours de cette troisième et dernière partie, de dessiner ces directions probables, en nous intéressant là aussi aux actions des acteurs en présence, pris dans leur définition la plus large (non seulement les entreprises et les consommateurs, mais aussi les pouvoirs publics, ainsi que les associations et communautés). 

Introduisons en rappelant qu’il peut déjà être intéressant d’étudier le potentiel de la smart home en se concentrant sur les seuls segments de ce secteur, afin d’en apprendre davantage sur son futur visage.

Image à la une : un thermostat de la marque Nest en cours d’utilisation (Dan Lefebvre – Unsplash)

Des segments de marché homogènes ?

Dans une étude de mai 2020, Statista donne par exemple à voir une idée de la possible configuration du marché d’ici à 2024. On observe alors un secteur composé de six sous-marchés de taille relativement homogène.

Chiffre d’affaires en valeur du marché des smart homes, ventilé
par segments – Monde entier – En million de US$ – 2017 à 2024

Ainsi selon l’étude, en 2024, le marché mondial pourrait être divisé comme suit (par ordre décroissant) :

  • Électroménager intelligent : 39,2Md$
  • Sécurité : 35,3Md$
  • Contrôle et connectivité : 33,1Md$
  • Confort et éclairage : 19,3Md$
  • Divertissement : 18,1Md$
  • Gestion de l’énergie : 12,3Md$

En prenant une approche temporelle, les taux de croissance annuels moyens par segments ne remettent pas non plus en cause l’apparente homogénéité des évolutions du marché (par ordre décroissant) :

  • Confort et éclairage : +23,8% par an
  • Électroménager intelligent : +22,3% par an
  • Gestion de l’énergie : +20,1% par an
  • Sécurité : +19,9% par an
  • Contrôle et connectivité : +19,8% par an
  • Divertissement : +14,7% par an

Si les données présentées ci-dessus semblent ainsi traduire des potentiels de croissance relativement similaires d’un secteur à l’autre, les propos des professionnels du secteur que nous avons pu interviewer contrastent assez nettement avec ce premier constat. 

La gestion de l’énergie : futur leader du marché ?

Ainsi, Urbain (entretien n°3), identifie plus globalement trois catégories : confort, sécurité et gestion de l’énergie; et pressent la future montée en puissance de ce dernier segment, par rapport à d’autres catégories (alors qu’il est classé dernier en valeur par Statista). À le croire, cette branche pourrait même permettre à l’IoT de dépasser le stade de la perception en tant que simple gadget,  dans le futur, en apportant des solutions à des problèmes concrets pour les consommateurs.

Une prise connectée permettra par exemple de rationaliser la consommation électrique du foyer grâce à des scénarios prédéfinis (comme la programmation de l’utilisation nocturne d’appareils gourmands en énergie, pendant les heures creuses, moins chères). Dans la même veine, un réseau de thermostats connectés lissera la consommation en chauffage, et pourra amener plus de confort en préchauffant une pièce par exemple.

Sur ce même segment de l’énergie, Urbain identifie aussi des acteurs positionnés sur la sensibilisation à la consommation énergétique (ayant davantage un rôle d’avertisseur, plus que de régulateur). Il cite ainsi Hydrao et son pommeau de douche connecté, dont la lumière change de couleur en fonction du niveau de consommation d’eau, et le bilan correspondant sur smartphone, ou encore le français EcoJoko et son capteur connecté, à brancher sur son compteur électrique, utile pour monitorer en permanence la consommation électrique et prendre d’éventuelles mesures correctives. Benoît (entretien n°1) va dans le même sens, et rappelle qu’une prise de conscience écologique globale est à l’œuvre chez les consommateurs, impactant ainsi les attentes de la demande, et donc l’offre de marché. Enfin, Pierre-Yves (entretien n°6) estime que la démocratisation actuelle de la domotique vient historiquement de ce segment, porté par les baisses de factures énergétiques possibles.

Dans une étude de 2019, Sovacool et Furszyfer Del Rio, interrogeant 31 experts européens du secteur, arrivent, eux-aussi, à la conclusion que les possibilités d’économie d’énergie grâce à l’écosystème IoT domestique apparaissent comme le bénéfice le plus important à leurs yeux quand il s’agit d’adopter une solution smart home. Les auteurs trouvent une explication à ce constat en rappelant l’inefficience énergétique d’un parc européen de logements vieillissant (Sovacool, Furszyfer Del Rio, 2019), qui génère autant d’opportunités importantes pour les acteurs sur ce segment.

Remarquons que cette tendance environnementale semble aussi amener les acteurs de l’IoT domestique eux-même à faire leur mea culpa sur la consommation en énergie de leurs propres appareils, en proposant par exemple, pour le particulier, des applications de suivi de la consommation (en données) de l’écosystème IoT. Urbain rappelle ainsi que : “[…] le secteur est malheureusement polluant, donc il faut sensibiliser les gens et les éduquer aux bonnes pratiques. Certes, on met les outils en main, mais il faut au préalable une éducation […].”

Nuançons tout de même les probabilité de croissance de ce segments en rappelant les conclusions de l’étude de Balta-Ozkan, Boteler & Amerighi (2014). Menée auprès de publics allemands, italiens et britannique, elle conclut que la simple perspective, pour le consommateur, de faire des économies d’énergie en utilisant de l’IoT domestique ne semble pas être suffisant pour permettre une adoption massive des technologies proposées. Plutôt, l’offre sur ce segment devrait également apporter à l’utilisateur une nette valeur ajoutée en terme de confort, pour que ses effets se ressentent autrement que sur la simple facture d’énergie. Par exemple, un système de chauffage géré par la domotique doit aussi et surtout permettre de préchauffer les pièces lorsque l’utilisateur est absent.

Ainsi, le segment du confort, qui fait la part belle à l’automatisation et aux scénarios personnalisés, pourrait trouver des relais de croissance dans celui des économies d’énergie. Pour nuancer, Urbain, rejoignant la pensée de Pierre-Yves, rappelle que l’offre de confort est, à ses yeux, encore composée de beaucoup de gadgets, assez futuristes, et qui de fait, trouvent leur place sur des salons dédiés comme le Consumer Electronics Show (CES) de Las Vegas, mais peinent en revanche à percer dans les foyers.

Enfin, la catégorie des produits de sécurité (caméra connectée, babyphone, alarme…) devrait connaître une croissance plus stable. Urbain explique ainsi que la dynamique de ce sous-marché “ne date pas d’hier”, confirmant les chiffres de l’étude de Statista qui place le segment en deuxième position, juste derrière l’électroménager intelligent. Pierre-Yves, pour sa part, va plus loin et confie que le succès de ce segment s’explique largement par les campagnes de communication jouant sur la peur du cambriolage ou de l’agression à domicile.

L’émergence de synergies entre segments

Ce découpage du marché en grands segments, s’il est simple à envisager, ne traduit en revanche pas les éventuelles dynamiques et interactions qui peuvent se faire entre ces mêmes segments. Balta-Ozkan, Boteler & Amerighi (2014) proposent ainsi une lecture plus fine du marché. Introduisant trois grandes catégories (consommation et gestion de l’énergie, sécurité et style de vie) proches de celles décrites par Urbain, ils y ajoutent quatre possibles sous-segments (certains s’apparentant à des niches) résultant de l’entrecroisement de celles-ci. À l’interface entre la gestion de l’énergie et le style de vie, et pareillement à ce qui est annoncé plus haut, les auteurs identifient ainsi le sous-segment de la praticité et du confort. Aussi, il ne serait pas impossible de voir émerger dans le futur de de nouveaux sous-segments, fruits d’interactions et d’innovations croisées entre les catégories principales.

Proposition de classification en segments croisés de l’offre IoT domestique (consommation et gestion de l’énergie, sécurité, style de vie) (Balta-Ozkan, Boteler, Amerighi, 2014)

La sécurité des données avant tout ?

Tous segments confondus, les interviewés identifient finalement la sécurité des données générées par les appareils IoT domestiques, ainsi que celle de leur environnement réseau, comme étant peut-être le plus grand défis à relever dans un futur proche. César (entretien n°2) indique à ce titre que “[la sécurité des données] soulève effectivement de vraies questions, on pense à Cambridge Analytica notamment”. Dans le même temps, il insiste aussi sur la neutralité de la donnée : “L’IoT est neutre dans son attention, ça peut être bon ou mauvais”, invitant ainsi à s’écarter de toute position dogmatique consistant à rejeter en bloc l’IoT domestique par crainte de mésusage systématique des données. 

De fait, si l’avenir pourrait donner raison aux solutions les plus sécurisées et respectueuses des contenus générés par l’utilisateur (le législateur étant à la manoeuvre, comme nous le verrons plus tard), il n’est pas garanti que cet aspect soit le principal moteur de développement du marché. Mieux, les craintes sur le respect de la vie privée ne seraient pas forcément un frein conséquent à l’adoption de l’IoT domestique (Hsu, Lin, 2016), les utilisateurs considérant davantage, pour arbitrer, les potentiels apports de l’IoT dans leur vie quotidienne, par rapport aux risques sur les données (voir Dossier II – Article 5). Notons néanmoins que dans notre échantillon, les craintes semblent plus affirmées. 47 répondants (soit 57% de l’effectif) sont au moins d’accord avec le fait que l’IoT est une intrusion dans leur vie privée. 

Avis sur la déclaration : « L’IoT domestique est une intrusion dans ma vie privée » (n=82)

Enfin, s’intéresser à la temporalité des évolutions du marché peut aussi se révéler utile pour mieux appréhender son futur. Ainsi, la durabilité dans le temps de l’IoT domestique, tous segments confondus là encore, semble déjà faire consensus chez nos interviewés. “Je ne peux pas croire que c’est une énième mode” affirme en ce sens Jean-Philippe (entretien n°4). Pour sa part, César nuance : “Il peut y avoir des bulles bien sûr, des flops de produits bidons, mais ça n’empêche que le mouvement est là pour durer, ça participe au mouvement du numérique« . Jean-Philippe indique aussi que “l’innovation prend du temps”, rappelant que les plus grandes innovations du 20ème n’ont pas été adoptée instantanément : “[on n’a pas dit] voici un téléphone, tu vas l’utiliser pendant les 50 prochaines années”, Tout comme César, Jean-Philippe insiste donc sur le côté progressif de l’installation de l’IoT domestique dans les foyers, et la nécessité d’étudier le phénomène par le prisme d’un temps long.

L’échantillon que nous avons pu interroger semble aussi confirmer les dires des personnes interrogées. Ainsi, ils sont 41 (soit 1 répondant sur 2) à être au moins d’accord pour dire que l’IoT domestique est une révolution durable. 

Avis sur la déclaration : « L’IoT domestique est une révolution durable » (n=82)

En conclusion, le futur proche du marché mondial de l’IoT domestique pourrait s’envisager ainsi :

  • Développement du segment des solutions dédiées à la gestion de l’énergie, porté par une croissance de la conscience environnementale et une volonté de confort des usagers
  • Maintien des segments historiques, comme l’électroménager intelligent et la sécurité
  • Émergence de sous-segments de marchés issus des synergies entre les segments principaux
  • Mouvement vers des solutions plus sécurisées, pour répondre aux attentes des consommateurs, tous segments confondus
  • Installation, dans un temps long, de cycles courts d’innovations introduites à intervalles réguliers sur le marché

Néanmoins, envisager l’avenir de la smart home sous le seul angle commercial ne saurait être suffisant pour comprendre entièrement les dynamiques à l’œuvre, et répondre parfaitement à la question de sa durabilité. Nous le verrons au long de ce dossier, des acteurs divers, venant avec leurs intérêts propres, pourraient largement influencer le futur de l’IoT domestique.

Bibliographie

Statista. (2020). Smart Home revenue forecast per segment worldwide from 2017 to 2024 (in million U.S. dollars) [Graph]. Statista. Consulté sur : https://fr.statista.com/statistiques/887687/smart-home-revenue-per-segment-worldwide/

Sovacool, B.K. & Furszyfer Del Rio, D.D. (2019). Smart home technologies in Europe: A critical review of concepts, benefits, risks and policies. Renewable and Sustainable Energy Reviews. Consulté sur : https://www.sciencedirect.com/science/article/abs/pii/S1364032119308688

Balta-Ozkan, N., Boteler, B. & Amerighi, O. (2014). European smart home market development: Public views on technical and economic aspects across the United Kingdom, Germany and Italy. Energy Research & Social Science. Consulté sur : https://www.sciencedirect.com/science/article/abs/pii/S2214629614000851

Hsu, C. & Lin, J. (2016). An empirical examination of consumer adoption of Internet of Things services: Network externalities and concern for information privacy perspectives. Computers in Human Behavior. Consulté sur : https://www.sciencedirect.com/science/article/pii/S0747563216302990

Ce que la technologie dit du futur de l’IoT domestique

Dans la droite lignée de la loi de Moore qui en 1965 édictait que la capacité de calcul d’un microprocesseur serait maintenant multipliée par deux chaque année (Moore, 1965), et comme vu précédemment, le développement de l’IoT, peu importe le secteur, peut se caractériser par le dynamisme de l’écosystème technologique sur lequel les solutions sont construites. Ainsi, envisager l’avenir de la smart home par le prisme des celles-ci peut permettre de mieux appréhender les potentielles directions du marché dans un avenir proche, et leur éventuelle pérennité.

Image à la une : un extrait de code Python (Chris Ried – Unsplash)

Le futur de l’IoT domestique fait déjà face à des challenges technologiques propres au secteur, parmi lesquels :

  • Le traitement de données potentiellement très sensibles : habitudes de consommation, images de la vie intime, et conversation privées constituent autant d’informations auxquelles sont de plus en plus exposés les appareils de la smart home. La technologies se doit donc d’intégrer cette problématique très en amont.
  • Le développement d’interfaces intuitives entre l’utilisateur et l’appareil : la smart home s’adresse à un public parfois technophile certes, mais pas forcément expert. En conséquence, proposer une interface utilisateur (User Interface ou UI) claire et ergonomique s’avère être une nécessité pour toute future solution. Nous le verrons juste en dessous, l’arrivée de la commande vocale pourrait amener à repenser largement la relation à l’objet, et donc cette notion d’UI. Notons que l’interface idéale, aujourd’hui hypothétique, pourrait être fondée sur les qualités de cohérence, configurabilité, utilité et flexibilité (Larson, 2015).
  • Une meilleure interopérabilité entre solutions : la tendance au développement en silo des projets smart home a amené sur le marché une multitude de normes et de technologies qui ne savent pas forcément parler les unes avec les autres. Depuis plusieurs années néanmoins, des produits tentent de démocratiser les interactions entre ces services propriétaires. C’est l’exemple de l’application d’automatisation If This Then That (IFTTT), qui permet ainsi de démarrer sa prise connectée Belkin WeMo en parlant à son enceinte intelligente Google Home (IFTTT, 2020). La prise en compte de cet enjeu participe à simplifier l’usage de l’IoT domestique, levant ainsi un potentiel frein pour le consommateur, qui bénéficie de technologies plus ouvertes. Commercialement, nous le découvrirons ensuite (voir Dossier III – Article 3), l’interopérabilité pourrait donc prochainement devenir un facteur clé de succès majeur, que les entreprises ne pourront plus ignorer.
  • Une architecture capable d’opérer sur un réseau instable : contrairement à une solution implémentée sur un réseau Internet d’entreprise, généralement robuste, stable et entretenu, l’IoT à la maison doit composer avec un réseau local (Local Area Network ou LAN) parfois défaillant car soumis aux failles (coupures inopinées, débits montants et descendants faibles…) des Fournisseurs d’Accès Internet (FAI). Ainsi, les solutions smart home pourront donc choisir de s’adapter à ces contraintes de réseau Internet, ou alors s’en affranchir préférer une autre technologie plus adaptée à leurs besoins (voir plus bas).

La smart home et son appropriation des technologies IoT

Les enjeux particuliers introduits au-dessus devraient de fait amener les développeurs de solutions smart home à s’approprier les technologies IoT pour tenter d’y répondre pertinemment. Il peut dès lors sembler intéressant d’aborder en détail ces technologies et concepts (partiellement présentés dans l’Introduction), plus ou moins matures, pour envisager la manières dont ils pourraient façonner le futur de la smart home (et réciproquement peut-être) :

  • Le développement de l’IA : là où les premiers systèmes domotiques se contentaient de traiter des commandes sans prendre aucune décision, l’IoT domestique, grâce au développement du champs de l’IA, et en particulier de l’apprentissage automatique (Machine Learning ou ML), permet à la maison de 2020 d’être dotée en apparence d’une forme d’intelligence et d’un pouvoir de décision inédit, plus ou moins étendu, ouvrant alors de nouveaux champs des possibles. L’appareil et ses capteurs apprennent des habitudes passées pour mieux anticiper et servir les besoins futurs de l’utilisateur. Jean-Philippe (entretien n°4) estime ainsi qu’à propos de l’IoT, du ML, de l’IA, et des réalités virtuelle et augmentée : “tout ça [mis] ensemble, ça donne une sacrée bête”. Pour prendre vie néanmoins, l’intelligence des objets nécessite une puissance de calcul importante, et peut être synonyme d’une consommation réseau conséquente à mesure que les données sont transmises au serveur. Comme introduit plus bas, ce constat appelle donc certaines technologies à vouloir ramener cette intelligence plus près, voire dans l’objet.
  • Les progrès de la commande vocale : ces nouvelles formes d’intelligences permettent des méthodes de communication inédites entre l’homme et la machine, avec en tête la commande de l’appareil grâce à la voix, au cœur du succès des enceintes connectées. Cette possibilité développe encore le concept de l’interface abordé au dessus, et certains parlent dès lors de Voice User Interface, ou VUI (Larson, 2015). Remarquons que la commande vocale, si elle est l’objet de tous les fantasmes chez eux qui veulent dessiner le futur de l’IoT, peut encore faire peur chez les consommateurs de solutions smart home, qui peuvent y voir se matérialiser une forme de contre-pouvoir artificiel. Dotée de la voix, la maison, et les décisions qu’elle prend sur l’écosystème IoT, s’humanisent. Pierre-Yves (entretien n°6) explique ainsi : “La domotique me donne un coup de main, mais elle ne doit pas m’orienter [pour acheter quelque chose]”.
  • Le Cloud Computing : l’informatique dans le nuage (on parlera ensuite de cloud) permet de s’exempter du coût important que représente l’investissement dans une infrastructure, en utilisant, à travers Internet, la puissance d’acteurs ayant fait ces mêmes investissements (On peut citer OVHcloud, AWS, GCP ou encore Microsoft Azure). En facturant seulement en fonction du niveau d’utilisation, le concept du cloud apporte de la souplesse et permet à un projet smart home modeste d’accéder à des technologies de pointes, avec un accent mis sur la sécurité, tout en grossissant facilement si le besoin s’en fait sentir (on parle alors de scaling, lorsque de nouveaux serveurs sont utilisés pour répondre à plus de charge, par exemple).
  • Le réseau IoT isolé du réseau domestique pour des raisons de sécurité : la communication des appareils avec le cloud peut être synonyme de fuites de données sensibles, lorsque l’infrastructure n’est pas assez sécurisée et que l’objet se retrouve par exemple exposé publiquement sur Internet (voir Dossier II – Article 5). En réponse à ces risques, et aux craintes, visiblement fondées, de particuliers sur la sécurité de leurs appareils, il est ainsi possible de créer un réseau local dédié sur lequel sont connectés les objets IoT, qui fait alors office de pare-feu face et évite d’exposer les adresses de ces derniers sur Internet.
  • L’adoption du NoSQL pour le traitement big data : grâce à leurs capteurs, les objets IoT domestique peuvent générer des quantités colossales de données (heure à laquelle le chauffage a été allumé, nombre de fois qu’une porte a été ouverte, signature électrique d’un appareil…). Pour être traitées et faire sens (permettre au système de supposer l’heure favorite d’allumage du chauffage, par exemple, grâce au ML), ces informations sont alors régulièrement remontées sur des serveurs de base de données. Existent alors deux écoles : la base de données relationnelle (qui stocke les données dans des tableaux classiques, un peu comme dans Excel) et peut être requêtée avec le langage SQL (pour Structured Query Language), ou la base de données NoSQL (pour Not Only SQL), apparue bien plus récemment, qui stocke les données sous la forme de paires clé/valeur. Cette deuxième technologie semble aujourd’hui remporter les faveurs d’un nombre croissant d’acteurs de l’IoT domestique, qui apprécient sa flexibilité par rapport à la base de données relationnelle. Vivint, acteur majeur de la smart home en Amérique du Nord, explique ainsi que ses 10 millions d’appareils connectés renvoient chaque jour un demi milliard de message à sa base MongoDB, une solution NoSQL capable de supporter une charge bien supérieure à ce que pourrait encaisser une base de donnée classique (Datanami, 2016).
  • La structuration du streaming de données : les volumes de données générés, avant d’être stockés, demandent aussi une architecture particulière pour être acheminées sous forme de flux continu (on parle de streaming) jusqu’au serveur. En ce sens, les acteurs du Cloud Computing proposent désormais des solutions mettant l’accent sur la sécurité des données en transit, et l’utilisation responsable du réseau. C’est l’exemple du service d’Amazon, AWS Kinesis Data Firehose, qui peut par exemple servir à transférer en continu, vers une base de données, des informations de débit d’une arrivée d’eau domestique et ainsi identifier presque en direct tout dysfonctionnement (AWS, 2019).
  • La montée en puissance du Edge Computing : plutôt que de transférer en permanence des données brutes dans le cloud, alors chargé de faire tous les calculs et l’analyse, puis de renvoyer l’information à l’utilisateur, on peut aussi soulager le réseau en favorisant un traitement de la donnée plus proche, géographiquement, de l’objet. C’est ce que propose le paradigme de l’informatique en périphérie de réseau (ou Edge Computing), qui délègue en partie les tâches de calcul à l’ordinateur ou au terminal mobile auquel est connecté l’objet, plutôt que de systématiquement solliciter le cloud. Les données pré-traitées localement permettent de réduire drastiquement les échanges avec le cloud, et de ne plus tributaire des faiblesses du réseau. Cette grande proximité entre la source de la donnée et l’infrastructure permet un traitement de l’information plus rapide et de meilleurs temps de réponses des objets (Zada Khan et al., 2019). Une couche supplémentaire peut exister au dessus de la couche Edge, celle de l’informatique en brouillard (ou Fog Computing). Cette surcouche permet de créer une nouvelle passerelle entre l’objet et le cloud, faites de serveurs intermédiaires qui forment les noeuds du réseau (Rahimi et al., 2020). Notons néanmoins que la distinction entre Edge et Fog Computing fait encore débat dans la profession (LEMAGIT, 2019).
  • Les protocoles de communication courte distance économes en énergie : ils s’appellent Zigbee, Z-Wave, RFID (qu’utilise par exemple César – entretien n°2), ou encore Bluetooth Low Energy (BLE) et témoignent d’une volonté du secteur d’aller vers une consommation réseau plus économe et responsable, en réduisant les quantités de données transférées, et donc d’énergie consommée. Dans une smart home, ces protocoles peuvent s’avérer particulièrement adaptés car ils permettent de transmettre des informations sur de courtes distances, en économisant largement la batterie de l’appareil connecté (ou sa consommation secteur). Par rapport au Wi-Fi, le BLE peut par exemple s’avérer 30% plus efficient en terme de consommation d’énergie (Putra et al., 2017).

Pour synthétiser, notons plusieurs points communs entre ces technologies, et leurs évolutions probables : 

  • La sécurité des données et des réseaux semble être au cœur des débats. Orientées par les craintes des consommateurs, les nouvelles technologies, et donc les solutions smart home qui se construiront dessus, se doivent d’intégrer ces questions dès l’étape de la conception.
  • Les volumes colossaux de données générées nécessitent un traitement et un stockage efficients. Du point de vue de la consommation de bande passante et de l’espace de stockage (donc des coûts d’exploitation), il s’agit de soulager les réseaux dont la capacité n’a pas forcément suivi la cadence de développement soutenue de ces technologies. Le Edge Computing, ainsi que le Fog Computing, illustrent pertinemment cette nécessité. D’autres technologies, comme le nouveau réseau cellulaire 5G, abordent en revanche ce problème du point de vue du réseau, en permettant des volumes et vitesses de transferts plus élevés entre l’objet et le serveur distant.
  • La tendance est à la démocratisation de technologies autrefois inaccessibles. Côté logiciel en effet, le cloud donne aujourd’hui instantanément accès à une infrastructure technique mondiale, robuste, fiable (dans des contrats appelés Service Level Agreement – SLA, les fournisseurs de cloud s’engagent souvent à ce que leurs services soient accessible plus de 99,9% du temps) et toujours à la pointe. Côté matériel, les développeurs bénéficient de baisses de prix conséquentes sur les composants (voir Introduction). L’ordinateur miniature Raspberry Pi est peut-être le meilleur exemple de cette démocratisation à l’oeuvre (voir Dossier III – Article 4). Cette démocratisation s’accompagne inévitablement d’une baisse des coûts d’exploitation, qui permet alors à des acteurs plus petits de faire leur entrée sur le marché.

Les innovations logicielles moins matures ?

L’agence d’études de marché IoT Analytics propose, elle, une revue de 40 des technologies IoT les plus prometteuses à ses yeux, ordonnées sur le graphique ci-dessous en fonction de leur maturité (pratiquement mature, bientôt disponible, disponible dans quelques années, date de sortie encore hypothétique), et regroupées en trois grandes catégories (logicielle, matérielle, de connectivité).

“Le radar des technologies émergentes pour les projets IoT en 2019”  (IoT Analytics, 2019). Interprétation : l’angle de position des points par rapport aux axes n’a pas d’importance sur la lecture, seule la distance au centre des points compte.

Après lecture, on remarque alors que les innovations logicielles semblent plus matures que celles sur le matériel et la connectivité. Si ce graphique permet de constater le dynamisme du développement d’innovations qui pourront faire l’IoT, et donc la smart home, de demain, admettons néanmoins que ce constat est nuançable, comme l’indiquent l’auteur, puisqu’il ne prétend pas proposer une liste exhaustive des technologies, mais reflète plutôt un ressenti, nécessairement subjectif, donc. 

On pourra aussi regretter l’absence d’indication sur le niveau de faisabilité, et de compatibilité avec les attentes du marché, de ces mêmes technologies. En effet, on ne compte plus le nombre de technologies alléchantes qui se sont finalement révélées être des bulles spéculatives (voir Dossier III – Article 5).

Une approche progressive pour le futur de la smart home

Comme pour le futur de la configuration du marché (voir Dossier III – Article 1), l’avenir technologique de la smart home peut aussi être abordé sous un angle temporel, proposant de se projeter dans un avenir aux contours encore incertains. Suivant un schéma à l’évolution proche de celui édicté par la Society of Automotive Engineers sur les ses six niveaux de la voiture autonome (Standard SAE J3016, 2016), Sovacool et Furszyfer Del Rio (2019) introduisent, ainsi, six niveaux d’automatisation, et donc d’intelligence, de la smart home, fruits de leurs entretiens menés avec 31 experts. Notons que les auteurs n’indiquent pas si les niveaux peuvent exister concurremment ou pas, mais que le titre choisi, “The future of smart home technologies”, traduit vraisemblablement une vision chronologique des choses.

Proposition de découpage en six niveaux successifs d’implémentation 
du futur des technologies de la maison connectée (Sovacool, Furszyfer Del Rio, 2019)
  • Niveau 0, basique : la maison n’est pas équipée d’appareils intelligents.
  • Niveau 1, isolé : l’habitation est aménagée avec quelques appareils connectés, comme une smart TV ou un babyphone. Les technologies ne savent pas communiquer entre elle, ni ne prennent de décision à la place de l’utilisateur (Sovacool, Furszyfer Del Rio, 2019).
  • Niveau 2, intégré : les appareils s’intègrent et communiquent entre eux. Des scénarios peuvent être programmés pour soulager la charge de l’utilisateur (voir Dossier III – Article 1). Dans cette configuration, l’autonomie des appareils reste nulle ou limitée, la décision finale revient au consommateur.
  • Niveau 3, automatisé : les technologies et appareils gagnent en autonomie et peuvent anticiper les besoins utilisateur. C’est l’exemple d’une solution proposée à des publics âgés vivant seuls chez eux : un robot connecté domestique, intégré à un écosystème permettant la reconnaissance de chute accidentelle par analyse audio, pourra ainsi se rendre au chevet de la personne, et engager de son propre chef une discussion par visioconférence entre la personne âgée et son auxiliaire de vie à distance (Ha Manh et al., 2017).
  • Niveau 4, intuitif : les systèmes gagnent encore en pouvoir d’apprentissage, et donc de décision, en devenant d’autant plus conscients du contexte dans lequel ils évoluent. Ainsi, un écosystème domotique avec contrôle des éclairages pourra éclairer la maison à l’approche d’un orage, et éteindre automatiquement les lumières lorsque celui-ci sera passé et que la luminosité extérieure sera de retour (Sovacool, Furszyfer Del Rio, 2019).
  • Niveau 5, sensible : ce niveau relève encore, de l’aveu même des auteurs, d’un futur dont toutes les lignes ne sont pas encore dessinées. Ainsi, l’habitation de niveau 5 deviendrait capable de parler à ses occupants, pour devenir une maison “artificiellement intelligente” (Sovacool, Furszyfer Del Rio, 2019).
  • Niveau 6, agrégé : ce dernier niveau propose d’envisager la smart home à un niveau plus large, et comment celle-ci pourrait s’intégrer avec d’autres smart homes à l’échelle d’un quartier, d’une région voire d’un pays entier (Sovacool, Furszyfer Del Rio, 2019). Muhammad R. et al (2019) proposent à ce titre un exemple de ce que pourrait être ce niveau d’intégration, en introduisant un modèle d’optimisation de coût appliqué à un commerce local d’énergie générée par les smart homes d’un quartier. Les auteurs reprennent alors le terme de nanogrid (Nordman, 2009), entendu comme le réseau électrique connecté d’une maison, et expliquent comment le surplus de production électrique de cette nanogrid (pour peu qu’elle soit équipée de panneaux photovoltaïques ou d’une éolienne) peut être revendu aux autres nanogrids du quartier dans le besoin, sur le modèle du pair-à-pair (peer-to-peer ou P2P, ndlr). L’ensemble des maisons connectées du quartier, conscientes les unes des autres, étend alors son pouvoir d’action et de communication au delà de leurs propres murs, formant finalement une microgrid (agrégation de nanogrids).

Si le modèle abordé au-dessus permet d’envisager un futur technologique de la maison connectée, il n’indique toutefois pas l’état actuel du marché et son éventuelle position sur l’échelle. Remarquons aussi que le modèle reste très théorique, et aride d’exemples (qui ont été apportés par nos soins).

Comment interpréter ce dynamisme technologique ?

En conclusion, le foisonnement des technologies disponibles pour construire une solution IoT, et les itérations nombreuses dont celles-ci font actuellement l’objet, semble favoriser l’émergence de nouvelles offres d’IoT domestique, et pourrait bien traduire un engouement durable du secteur pour ce marché.

Par projection, l’état de l’art des technologies IoT paraît indiquer une volonté de développer des écosystèmes toujours plus intelligents, intégrés, autonomes, conscients de leur environnement, chargés de soulager l’esprit de l’utilisateur. C’est ce que décrit la direction du modèle en six niveaux introduit plus haut, et ce que César veut résumer ainsi : “l’humain a toujours cherché à simplifier ses usages”. 

Finalement, notons que ces rythmes de développement effrénés peuvent aussi constituer un réel obstacle à l’interopérabilité des solutions, pour peu que ces technologies soient construites en silo, sans volonté de les rendre compatibles avec d’autres. Nous le verrons juste ensuite, le futur de l’IoT domestique se joue donc également au niveau de la standardisation et de l’ouverture des technologies, promues par un nombre croissant d’acteurs.

Bibliographie

Moore, G.E. (1965). Cramming more components onto integrated circuits. Electronics. Consulté sur : https://www.cs.csub.edu/~melissa/cs350-f15/notes/Doc/gordon_moore_1965_article.pdf

Larson, J.A. (2015). Many Gadgets, One Interface. Speech Technology Magazine.

Toggle a Wemo Switch on or off with Google Home. (2020). Consulté sur : https://ifttt.com/applets/Amwyg5hE

Woodie, A. (2016). The NoSQL Tech Behind Vivint’s Smart Home. Datanami. Consulté sur : https://www.datanami.com/2016/06/29/nosql-tech-behind-vivints-smart-home/ 

Charlton, C. (2019). Using AWS IoT to Create a Smart Home Water-Monitoring Solution. The Internet of Things on AWS – Official Blog. Consulté sur : https://aws.amazon.com/fr/blogs/iot/using-aws-iot-to-create-a-smart-home-water-monitoring-solution/ 

Zada Khan, W., Ahmed, E., Hakak, S., Yaqoob, I. & Ahmed, A. (2019). Edge computing: A survey. Future Generation Computer Systems. Consulté sur : https://www.sciencedirect.com/science/article/abs/pii/S0167739X18319903

Rahimi, M., Songhorabadi, M. & Haghi Kashani, M. (2020). Fog-based smart homes: A systematic review. Journal of Network and Computer Applications. Consulté sur : https://www.sciencedirect.com/science/article/pii/S1084804520300059

Irei, A. (2019). Fog Computing ou Edge Computing : quelles sont les différences ?. LeMagIT. Consulté sur : https://www.lemagit.fr/conseil/Fog-Computing-ou-Edge-Computing-Quelles-sont-les-differences 

Putra, G.D., Pratama, A.R., Lazovik, A. & Aiello, M. (2017). Comparison of energy consumption in Wi-Fi and bluetooth communication in a Smart Building. 2017 IEEE 7th Annual Computing and Communication Workshop and Conference (CCWC). Consulté sur : https://ieeexplore.ieee.org/document/7868425 

Lasse Lueth, K. (2019). 40+ Emerging IoT Technologies you should have on your radar. IoT Analytics. Consulté sur : https://iot-analytics.com/40-emerging-iot-technologies-you-should-have-on-your-radar/ 

Sovacool, B.K. & Furszyfer Del Rio, D.D. (2019). Smart home technologies in Europe: A critical review of concepts, benefits, risks and policies. Renewable and Sustainable Energy Reviews. Consulté sur : https://www.sciencedirect.com/science/article/abs/pii/S1364032119308688

Society of Automotive Engineers. (2016). SAE Standards News: J3016 automated-driving graphic update. Consulté sur : https://www.sae.org/news/2019/01/sae-updates-j3016-automated-driving-graphic

Do, H.M., Pham, M., Sheng, W., Yang, D. & Liu, M. (2017). RiSH: A robot-integrated smart home for elderly care. Robotics and Autonomous Systems. Consulté sur : https://www.sciencedirect.com/science/article/abs/pii/S0921889017300477

Raisul Alam M., St-Hilaire M. & Kunz, T. (2019). Peer-to-peer energy trading among smart homes. Applied Energy. Consulté sur : https://www.sciencedirect.com/science/article/abs/pii/S0306261919300935

Nordman, B. (2009). Evolving our electricity systems from the bottom up. Darnell Green Power Forum. Consulté sur : https://eta-intranet.lbl.gov/sites/default/files/nano.pdf