Avec César, co-fondateur de Let Me Think

L’IoT domestique au service d’un autre usage du numérique

César Lacombe et Victor Loiseau, tous deux étudiants à Grenoble École de Management (GEM), ont co-fondé en 2019 la startup française Let Me Think (LMT), qui propose à tout utilisateur de smartphone d’adopter de nouvelles habitudes d’utilisation, à l’aide d’un petit objet connecté appelé « totem », permettant de changer d’espace numérique lorsqu’on l’approche de son smartphone.

Le totem consiste en un boîtier doté d’une puce NFC chargée de changer l’environnement numérique d’un smartphone (applications, comptes utilisateurs, réglages…) lorsqu’on rapproche les deux objets.

En somme, LMT propose de bénéficier de plusieurs smartphones en un seul, et passer par exemple d’un environnement personnel avec les réseaux sociaux pour les loisirs, à un environnement professionnel avec des applications dédiées, sans jamais mélanger les deux. Le projet donne ainsi à voir une illustration originale et inattendue de l’IoT domestique. Ou comment la technologie elle-même peut être utile pour raisonner nos pratiques du numérique.

Avant le lancement du crowdfunding en juin 2020 et la distribution des premiers totems, nous avons souhaité l’interroger pour en savoir plus sur sa vision de l’IoT, et son possible rôle dans la transformation de nos usages du mobile, dans un contexte de monde hyper connecté à Internet, où l’utilisateur est souvent sur-sollicité.

Merci à César pour le temps précieux qu’il nous a accordé afin de réaliser cet entretien !

Image à la une : Letmethink.io

Entretien

Notez que par soucis de clarté et pour rester concis, cette retranscription ne suit pas strictement le fil de la discussion.

Jean : Salut César, merci de bien vouloir répondre à nos questions ! Pourrais-tu d’abord nous donner ta vision de l’IoT ? Penses-tu que c’est une révolution ou plutôt une tendance ? C’est une question qui fait beaucoup débat dans la société connectée d’aujourd’hui.

César : Salut ! Je ne suis pas expert de l’IoT, mais je sais que l’humain a toujours cherché à simplifier ses usages. De fait, je pense que l’IoT est parti pour durer et s’accentuer. C’est une manière de connecter monde numérique et monde réel. Je pense aussi que c’est important d’avoir une réflexion sur le long terme, c’est un mouvement de fond, qui se mettra en place progressivement. L’IoT ne va pas remplacer l’Internet actuel, c’est une strate en plus qui va s’ajouter et complexifier le monde. Il peut y avoir des bulles bien sûr, des flops, de produits bidons, mais ça n’empêche que le mouvement est là pour durer, ça participe au mouvement du numérique. On crée d’autres ponts vers le numérique comme un thermostat, un lampadaire ou des serrures de portes connectés, qui s’ajoutent aux smartphones, ordinateurs, et écrans.

Jean : Ce monde ultra-connecté peut faire peur, certains y voient déjà un avenir où chacun de nos faits et gestes seraient enregistrés et surveillés. Qu’en penses-tu ?

César : Ça soulève effectivement de vraies questions, sur la sécurité des données, on pense à Cambridge Analytica notamment. Dans tous les cas, on y va et on y est déjà en fait, c’est l’exemple de la publicité ciblée sur les réseaux sociaux, tirée du conversations orales privées. On a un tracker avec nous en permanence avec notre téléphone, Google sait partout où tu vas. Néanmoins, je veux insister sur le côté neutre des données avec lesquelles on peut tout faire : un système de prédiction de délivrance de notifications peut être utilisé à bon escient (par un utilisateur qui veut être moins sollicité) ou à mauvais escient (par une entreprise qui va vouloir maximiser ses taux de clics). Je n’ai aucun doute sur le fait qu’on va aller vers ce monde, ni sur le fait qu’il y aura d’autres abus. Mais on peut aussi s’attendre à des prises de consciences, des gens qui luttent contre ces abus (comme des associations).

« L’IoT ne va pas remplacer l’Internet actuel, c’est une strate en plus qui va s’ajouter et complexifier le monde »

Jean : Peux-tu nous parler de l’économie de l’attention ? Est-on maintenant obligé de passer par des objets connectés pour se “désintoxiquer” du numérique, comme ce que vous semblez proposer avec LMT ?

César : L’économie de l’attention est un vieux problème, où la ressource principale n’est plus l’homme, mais sa capacité d’attention. Pour les géants du numérique, la question aujourd’hui est de créer des systèmes addictifs. Comment faire en sorte de capter notre attention limitée, et de nous faire revenir sur leurs services ? Partant de là, j’ai fait un constat de mon côté : je ne peux pas changer Internet, je ne peux pas faire fléchir les GAFA (Google, Apple, Facebook, Amazon, ndlr). En revanche, je peux créer un filtre entre l’utilisateur et ses apps, une couche plutôt tournée vers l’utilisateur. C’était le point de départ du projet LMT, où on s’est dit que la couche devait être fine, et ne pas nécessiter de recherche et développement.

Au delà de ça, il est important de distinguer l’addiction de l’habitude : on n’est pas addict au smartphone, on n’est pas en manque physique, on se crée juste des habitudes, qui sont permises par la simplicité d’utilisation de tous nos outils. Ce paradigme de la simplicité nous permet aujourd’hui de ne plus penser, de ne plus être conscient quand on utilise un produit numérique.

Jean : La multiplication des objets connectés à la maison est-elle justement une menace pour cette précieuse économie de l’attention selon toi ?

César : C’est une vraie question ! En même temps, si ma porte d’entrée connectée se déverrouille seule quand j’arrive, je gagne de l’attention, ça me simplifie la vie, c’est pareil pour un robot aspirateur. L’IoT est neutre dans son attention, ça peut être bon ou mauvais (comme lorsque les appareils connectés nous sur-sollicitent). Tout dépend de ce qui va exister, et de comment ça sera appliqué. Dans un mouvement global, il y aura quand même du bon.

Jean : Sauf erreur de ma part, Let Me Think et son totem connecté relèvent justement de l’IoT, c’est d’ailleurs pour ça qu’on souhaitait échanger avec toi. Peux-tu nous en dire plus sur le projet et le produit ?

César : Oui on a une forte composante IoT effectivement. L’idée pour nous est de dire que le numérique est intangible, il est fait de 0 et de 1, qu’on ne voit pas. Avec notre smartphone, on évolue dans une jungle numérique, sans limites de temps ou d’espace. Or, ce numérique omniprésent n’est pas tout le temps adapté, ni souhaitable donc.

« L’IoT est neutre dans son attention, ça peut être bon ou mauvais […] »

L’idée de LMT est donc de matérialiser le numérique, arriver à donner une forme au « cyberespace ». Dans ma chambre par exemple, j’entre dans un nouveau cyberespace, dans lequel j’aurais accès à certains éléments numériques seulement, par rapport à la jungle globale. Notre totem matérialise donc cette notion, en cherchant à calquer l’espace numérique sur l’espace physique dans lequel on évolue. D’ailleurs, les exemples de besoins d’accès adapté et raisonné au numérique ne manquent pas : quand je vais dormir, quand je suis dans les transports pour passer le temps…

Dans un sens donc, l’IoT répond à cette notion de matérialisation du numérique. Comment faire en sorte que, dans certains espaces, j’ai accès à certains services du numérique ? Comment en restreindre d’autres quand il le faut ? Comment puis-je être proactif et me faciliter la vie en me donnant accès à certains services à un moment ou à un endroit propice ?

LMT cherche à créer de nouvelles habitudes, repenser la manière dont on utilise les choses, inventer une autre simplicité, qui nous permet de garder le contrôle. On est au début du numérique, les itérations sont en cours, les produits futurs seront simplement meilleurs, on ne va pas s’arrêter d’innover du fait des risques associés : “celui qui a inventé le bateau a aussi inventé le naufrage”.

LMT ne veut pas inventer quelque chose de nouveau, ni rendre l’usage plus compliqué, ni à revenir en arrière. Vouloir complexifier un usage qui a été pensé pour être simple et intuitif est un non sens. On se sert de ce qui existe déjà pour apporter de nouvelles habitudes meilleures pour l’utilisateur, et lui permettre de vivre intelligemment avec le numérique.

Jean : Donc si je comprends bien, pour matérialiser plusieurs cyberespaces, LMT requiert plusieurs totems ?

César : Pour l’instant, il y a un totem principal, mais on réfléchit à des “compagnons”, accrochés à un porte clé par exemple. À terme, on souhaite avoir un totem qui communique avec la lumière ou le son, qui te donne des rappels par exemple. Aujourd’hui le produit est basique, c’est un MVP (Minimum Viable Product – version rudimentaire d’un produit, ndlr), puisque c’est un interrupteur on/off en fait. Demain, on veut un objet qui puisse parler avec son langage, aller vers plusieurs totems, complexifier un peu la chose.

« Dans un sens donc, l’IoT répond à cette notion de matérialisation du numérique »

Jean : Intéressant ! Comment LMT fonctionne techniquement ?

César : La technologie actuelle de LMT fonctionne sur Android seulement, qui est déjà un énorme marché. L’écosystème d’Apple est plutôt fermé, mais on aimerait le proposer sur Apple quand même, ils proposent d’ailleurs déjà de l’automatisation. Dans le totem, actuellement en version beta, il y a une puce NFC (Near Field Communication – protocole de communication sans fil de courte portée, ndlr), c’est donc du low tech, il n’y a pas de batterie. Le NFC est venu par la simplicité, ça existe déjà, c’est simple et ça ne coûte pas cher. Victor s’est chargé des premiers développements, on cherche maintenant un CTO (Chief Technical Officer – Directeur Technique, ndlr). Le deux composants principaux actuels sont donc le totem, et l’espace de travail qui est une application mobile, un launcher (lanceur d’application, ndlr). Au moment ou la puce NFC du totem est détectée par le smartphone, une logique se met en place grâce au launcher pour introduire le nouvel espace numérique.

Le but maintenant est de développer une application propriétaire, notre propre launcher, ainsi qu’un système intelligent de gestion de notifications et toute la partie tracking qu’il y a derrière aussi. Pour l’instant notre application permet simplement de paramétrer le totem à la première utilisation et se charge également de changer le fond d’écran en noir, puis de passer en mode avion, ce n’est pas encore un launcher. On veut maintenant lancer nos propres systèmes pour avoir plus de contrôle.

Jean : Ok ! Comment vous est venue l’idée de LMT ?

César : L’idée est née avec mon mémoire à Strate École de Design, où j’étais en design d’interaction; c’est tout ce qui touche au numérique, les interactions avec les objets, l’IoT, les applications web. Du mémoire devait découler une question, qui était la porte d’entrée du projet de diplôme. Pendant mon mémoire, je m’intéressais à la question de la modernité, et ma question était : “Peut-on dépasser la modernité ?”. Je cherchais à mettre en parallèle la fois, la croyance et la modernité. Je suis finalement arrivé à notre époque moderne, je me suis intéressé à la technique et sa place dans la société, numérique compris, et le rapport qu’on entretient avec. J’ai ensuite dérivé sur des questions portant sur l’économie de l’attention. La question finale (du projet de diplôme, ndlr) était : “Comment garder le contrôle de notre temps quand on travaille ?”

Jean : Dans un sens, c’était déjà assez proche de LMT si je comprends bien ?

César : C’est ça ! Ma question a lancé le projet de diplôme. J’ai notamment étudié sur l’addiction au smartphone avec une addictologue, et j’ai suivi un MOOC (Massive Online Open Courses – cours collectif suivi en ligne, ndlr) sur le fonctionnement de l’attention, pour comprendre comment le cerveau fonctionne. Ensuite, à force de réflexions, je me suis rendu compte qu’un objet physique permettait de changer complètement le rapport qu’on a avec ces technologies, de changer nos habitudes et d’être conscient quand on les utilise.

Aujourd’hui, les interactions qu’on a avec un smartphone se limitent au doigt qu’on pose sur l’écran, sans qu’on soit conscient parfois de ce que l’on fait. Beaucoup de mécanismes logiques, de pattern (habitude logique, ndlr), ont été intégrés par le cerveau. L’appareil est très proactif, c’est lui qui vient te chercher avec des applications et des notifications. L’étape rajoutée par le totem de LMT permet de changer l’interaction qu’on a avec notre appareil. L’idée finale est donc de nous permettre de changer nos habitudes et de créer de la conscience là où il n’y en a plus.

Jean : On dirait donc que l’idée d’utiliser un objet physique pour le projet est arrivée rapidement ?

César : Non, ça a mis pas mal de temps. Au début, on voulait créer un nouvel appareil, un substitut utilisé pendant le temps de travail. Au final, on avait trop de contraintes de coût et de faisabilité. Puis, je me suis dit qu’on avait déjà tout sur les smartphones pour arriver à nos fins. L’idée est donc venue de créer une surcouche intelligente entre le téléphone et l’utilisateur pour avoir un filtre en fonction du moment. On a cherché à donner de l’intelligence contextuelle à nos appareils, de là est née l’idée du geste. Au début, je pensais à utiliser une coque de smartphone, puis je suis allé vers le geste, avec le totem donc.

Jean : Une fois l’objet en tête, le rendre intelligent et connecté était-il une évidence ?

César : Oui, l’idée était de tangibiliser le numérique, le rendre concret, et je pense que c’est l’idée même de l’IoT : à l’heure où le numérique nous englobe, comment l’incarner à certains moments avec des objets qui ont des fonctions précises, et capables d’interagir les uns avec les autres ? Le totem fait exactement ça, c’est comme si tu avais un deuxième téléphone, sauf que ce n’est pas le cas. Toute la logique tient dans la puce et dans ton téléphone.

Jean : À en croire votre site, on pourrait penser que le totem est un objet temporaire, simplement là pour aider à intérioriser une nouvelle habitude, est-ce le cas ?

César : Non, l’idée est que l’objet reste dans le temps, c’est une partie intégrante de la solution qu’on va faire évoluer. Tu le gardes avec toi et un rituel se met en place, comme lorsque tu utilises ton stylo fétiche ou tes écouteurs.

« […] l’idée était de tangibiliser le numérique, le rendre concret, et je pense que c’est l’idée même de l’IoT »

Jean : Ok ! Votre business model actuel est-il défini ?

César : Pour l’instant, on est sur un modèle d’achat unique B2C, qu’on teste. On veut aussi aller à fond dans le B2B. Espaces de travail partagés, bibliothèque, librairie, ou hôtels : ce sont des structures qui veulent faire correspondre des espaces numérique au physique, en leasing par exemple. Puis on pourrait également aller vers des entreprises qui ont besoin de solutions pour leurs employés, sans que ce soit perçu comme du flicage non plus.

Jean : Et s’agissant des concurrents ?

César : On a identifié plusieurs catégories de concurrents. Il y a d’abord le système D : activer le mode avion, ou mettre son téléphone dans une autre pièce. Puis il y a les applications qui transforment les habitudes, comme les apps de méditation, de « détox digitale ». Il y a aussi les applications contraignantes, qui vont réguler le temps d’écran ou d’utilisation d’une application. Il existe aussi les appareils de substitution : le Lightphone, le Blockphone, ou encore le Palm. Nous avons aussi identifié un concurrent assez direct : Unpluq, une sorte de clé USB que l’on branche sur son smartphone, et qui permet d’activer un launcher minimaliste.

Jean : Concernant le produit, j’ai vu que vous aviez eu des premiers retours de beta-testeurs ?

César : Oui, on sent que le produit plaît même s’il est loin d’être parfait encore, donc ce n’est pas évident d’avoir des retours objectifs. On remarque que l’expérience de ce qu’on propose attire. on parle aussi à beaucoup de gens sur LinkedIn, la philosophie plaît bien !

Jean : Finalement, quel est l’avenir pour Let Me Think ?

César : Le crowdfunding sera lancé en juin pour faire de la recherche notamment. Les frais de recherche et développement seront financés par 2 bourses, et par GEM également. Des discussions de recherche commune avec l’école sont aussi en cours. On voudrait valider scientifiquement la valeur de LMT, qui nous permettrait d’ajouter de nouvelles fonctions.

Pour aller plus loin

Eyal, N. & Hoover, R. (2014). Hooked: How to build habit-forming products. Éditions Eyrolles.

Krug, S. (2000). Don’t make me think!: A common sense approach to Web usability. New Riders Press.

Citton Y. (2014). Pour une écologie de l’attention. Éditions Seuil.