Avec Karim, Directeur comptes clés chez Huawei

Merci encore à Karim qui a pris du temps pour nous aider sur cette étude !

Image à la une : Ring.com

Entretien

Notez que par soucis de clarté et pour rester concis, cette retranscription ne suit pas strictement le fil de la discussion.

Victoire : Bonjour Karim, merci de prendre le temps de répondre à nos questions. Pouvez-vous dans un premier temps, nous décrire votre activité ?

Karim : Pour me présenter, j’ai un parcours plutôt IT car j’ai commencé à bosser dans les jeux vidéo pendant 2 ans puis j’ai été dans la téléphonie mobile pendant 7 ans. Il ya deux ans j’ai lancé Ring, start-up européenne qui fait tout ce qui est smart security (camera connectée, interphones connectés, objets annexes). Ça a duré un an, puis la boîte s’est faite racheter par Amazon pendant que j’étais chez eux. Je cherchais plus un projet entrepreneurial à l’époque quand on s’est fait racheter par une grosse structure américaine, donc le contexte changeait un petit peu. Le marché de la smart home est donc un marché que je connais assez bien.

Victoire : Ok super, pouvez-vous nous parler un peu plus de Ring. 

Karim : Ring, c’est une boîte américaine historiquement qui est arrivée sur le marché français.

Ce qu’il faut savoir, c’est que le marché de l’IoT est très disparate en Europe. Des pays sont très en avance comme le UK, les pays nordiques, et ce pour deux raisons :

  • le UK étant sur la façade Atlantique, il y a pas mal de sociétés qui s’y implantent pour commencer leur conquête du marché européen
  • les pays du Nord, de part la configuration des maisons : les maisons sont plus grandes et espacées les unes des autres, donc il y a une plus grande appétence aux technologies.

C’était un marché peu mature à date en 2017 : on estimait le marché de la smart home à une centaine de millions d’euros. La vraie problématique était que la clientèle potentielle de la smart home était totalement éclatée. Aujourd’hui, les assistants vocaux sont les objets qui drivent cette catégorie. Au UK et USA, les assistants vocaux sont utilisés plutôt pour des actes d’achat alors qu’en France, ils sont plus utilisés comme une sorte d’agrégateur de l’ensemble des objets de domotique. En effet, les objets connectés sont de plusieurs marques différentes et sont difficiles à utiliser car ils nécessitent des applications différentes. Il faut aussi souligner le frein de la protection de données. Les français sont très frileux de ce point de vue par rapport à l’Amérique du Nord et donc il y a un vrai frein par rapport au fait de stocker ses données dans le cloud

La particularité en France est que l’assistant Google est beaucoup plus fort que Amazon contrairement aux autres pays d’Europe. Aujourd’hui, chez les commerçants en France, les écosystèmes Google sont beaucoup plus développés.

Victoire : D’où provient cette particularité de frilosité française par rapport au partage des données ?

Je pense qu’il y a un historique : niveau de maturité, scandales d’espionnages… Des sondages ont également corrélés cette particularité et ont montré que les meilleurs outils pour protéger sa maison selon les français étaient un chien, ou une porte blindée, avant les objects connectés. Il y aussi une spécificité sur le marché français, à savoir la présence d’un gros acteur historique qui est Somfy, arrivé sur le marché des objets connectés depuis quelques temps. Somfy empêche d’autres acteurs plus internationaux de rentrer. Netatmo est aussi assez présent sur le marché même s’il ne possède pas une grosse part de marché mais il s’agit d’une marque franco-française très rassurante. 

Il y a aussi la problématique du prix. Ainsi dans l’ordre d’acquisition des objets connectés on trouve :

  1. Assistant vocal vendu en promo ou offert avec l’achat d’un autre article lors des Black Friday par exemple 
  2. Ampoules connectées

Après, on monte en gamme et cela devient plus complexe. Les français sont prêts à mettre 100€ pour découvrir et tester l’expérience smart home mais pas forcément beaucoup plus.

Victoire : Est-ce que vous prenez en compte dans l’IoT tout ce qui est smartphone, montre connectée ?

Karim : Sur la partie IoT, il y a quelques grandes catégories :

  • Smart home : qui comprend divertissement, sécurité, énergie
  • Wearable : en croissance sur les bracelets sportifs et les montres, écouteurs sans fils. Il y a beaucoup moins de réticence sur ces produits qui sont souvent en promo avec des smartphones.

Victoire : Existe-t-il une responsabilité juridique de l’entreprise en cas de défaillance de sécurité pour l’utilisateur, par exemple une caméra ne fonctionne pas et une maison se fait cambriolée ?

Karim : Déjà il est interdit de filmer sur l’espace public on ne peut filmer que chez soit. Le contenu peut tout à fait faire office de preuve juridique lors d’un cambriolage. En France, les entreprises de smart security ne travaillent pas avec la police mais en Angleterre, par exemple, il existe des partenariats : la police peut accéder directement aux plateformes cloud pour avoir accès aux vidéos.

Victoire : Dans le cas d’un accident avec une voiture autonome, qui prend la responsabilité ?

Karim : Il y a un flou juridique aujourd’hui car il s’agit d’une nouvelle technologie et il n’y a pas forcément de précédent. Déjà en ce qui concerne la collection des data, et l’utilisation de caméras connectées, la législation est faible alors que cela fait 5 à 6 ans que la catégorie est lancée. L’état français est très en retard sur la partie newtech pour légiférer.

Victoire : Dans le cas d’un bâtiment entièrement connecté, cela a-t-il plus de chance d’arriver dans le milieu professionnel ou chez le particulier ?

Karim : C’est une très bonne question, qui est assez complexe. 

La domotique est davantage démocratisée d’un point de vue professionnel, notamment pour ce qui est sécurisation. Cependant, il y a beaucoup plus d’usage sur un point de vue grand public. 

Victoire : As-tu des exemples ou un marché de référence sur une utilisation hyper complète et poussée de l’IoT domotique ?

Karim : En terme de ville, spontanément, je dirais Seattle, Londres avait fait un gros travail au niveau caméra pour le tracking des gens. De toutes façons, l’IoT est réservée aux CSP+, public que l’on retrouve dans les grandes villes. Si je prends la France par exemple on va avoir un taux de pénétration plus important sur Paris, Lyon, Bordeaux…

D’un point de vue grand public, on a vraiment l’approche de l’assistant vocale qui contrôle tout et donc facilite les synergies de nombreux objets qui nécessitent un certain pouvoir d’achat. 

Sur tout ce qui est l’utilisation d’un point de vue professionnel, dans les villes c’est un peu plus complexe compte tenue des législations et du flou assez global. Dans le cas majoritaire il faudra aussi mentionner la controverse de la surveillance des foules. Et avant que ce soit utilisé d’un point de vue un peu plus grande échelle ça mettra un peu plus de freins. 

Victoire : Aujourd’hui, finalement le gros frein c’est le traitement des données et la privatisation de celles-ci ? 

Karim : Oui surtout en Europe, comparé aux US. La question aujourd’hui c’est : qu’est ce que tu filmes et comment tu le filmes ? Comment tu le traites et quelle est la valeur juridique de l’utilisation des données ? Plus grossièrement, les gouvernements par exemple, n’ont pas le droit d’aller fouiller les téléphones des gens pour demander des preuves, donc une vraie complexité, mais on y viendra. Comme par exemple les ampoules connectées dans les villes qui s’adaptent au flux passager ou aux horaires, au couché de soleil. D’avoir aussi un contenu marketing BtoC plus spécifique selon le passage. 

Victoire : Est-ce que vous pensez qu’on va s’approcher de certains épisodes de type Black Mirror ?

Karim : Oui, il faut voir ce qu’il se passe en Chine ! C’est dans le tout-contrôle où tu es tracké tout le temps. Dans l’aéroport de Shenzhen, par exemple, ton visage est scanné et on est capable de te donner directement ton terminal de départ. Il y a beaucoup moins de libertés individuelles donc tu es tracké via des ondes, via de la reconnaissance faciale ou des caméras.

Effectivement, en terme de territoires qui avancent beaucoup sur le sujet, il y a Shenzhen, Shanghai et Pékin.

Victoire : Dernier sujet/question que je souhaite aborder. Est-ce que ces nouveautés IoT peuvent nous permettent une transition écologique ?

Karim : Oui bien sur c’est le but ! Aujourd’hui on a les thermostats qui s’ajustent à ton rythme de vie et les ampoules aussi. Tous ces objets à termes vont nous mener vers une transition écologique.

Victoire : Mais est ce que les fabricants aujourd’hui ne pensent pas business en premier ?

Karim : C’est surtout l’aspect économie d’énergie qui est mis en valeur. Ils vendent surtout le côté réduction de ta facture, mais in fine tu réduis bien ton empreinte écologique, donc les fabricants participent à cette transition verte. 

Victoire : Merci beaucoup pour cet échange, ça va nous aider à nous lancer sur le sujet.

Karim : Je t’en prie c’est un sujet en plein développement, en plein questionnement donc c’est très intéressant. Bon courage et à bientôt.