Vers une concentration des normes et standards ?

Si l’Internet et le web sont, plusieurs décennies après leur naissance, aussi intuitifs et faciles d’utilisation, c’est bien parce qu’ils reposent sur des standards et protocoles techniques globaux. Ainsi, en autres normes, un site web est accessible grâce au protocole de transfert hypertexte (Hypertext Transfer Protocol ou HTTP), et est identifiable sur le réseau mondial grâce à son adresse IP (pour Internet Protocol). 

De fait, ces règles permettent aujourd’hui à tout utilisateur lambda de naviguer d’un site à l’autre sans aucune friction : nul besoin de changer de langage ni d’outil (un seul et même navigateur web fait l’affaire, que ce soit sur ordinateur ou terminal mobile), quelle que soit l’origine du site. De cette interopérabilité résulte alors une facilité d’utilisation qui a fait, et continue de faire, le succès du web mondial.

Image à la une : une enceinte connectée Google Home, connectée à un smartphone (Bence Boros – Unsplash)

On pourrait logiquement penser que l’IoT, et donc la smart home, suivent le même chemin de la standardisation, puisque le domaine n’est autre qu’une extension de l’Internet, faite d’objets en tous genres qui viennent grossir le réseau. Seulement à en croire Urbain (entretien n°3), la réalité du secteur est encore toute autre. Il admet par exemple que le problème des consommateurs de smart home est aujourd’hui de trouver une solution qui leur permette de connecter ensemble leurs objets de différentes marques. “Ikea, Leroy Merlin… tout doit être reconnu par une interface” indique-t-il, dépeignant ainsi un environnement dont les standards semblent encore loin d’être la norme, malgré les envies de simplicité exprimées par les utilisateurs.

Ainsi, à l’heure où les technologies IoT, sur la communication réseau notamment, se démocratisent (voir Dossier III – Article 2) et permettent aux offres smart home de se multiplier, il peut sembler pertinent d’aborder l’éventuelle pérennité du secteur sous l’angle des standards et normes développées par le secteur, alors même que nombre de nos interviewés voient déjà en la notion d’interconnectivité le plus grand défi de l’IoT domestique.

Une myriade de protocoles, autant de surcouches propriétaires

Les gens veulent du simple, en fait”, c’est ce que répond Alain (entretien n°7) quand on lui demande comment les consommateurs envisagent, à en croire son expérience, les contours de la maison ultra-connectée du futur. Si Pierre-Yves (entretien n°6) reconnaît que la domotique s’est largement démocratisée, et que son utilisation en a été facilitée, avec l’arrivée d’Internet, il admet aussi que la multitude de solutions propriétaires fondées sur de nombreux protocoles ne permet pas encore une gestion unifiée des systèmes. Pierre-Yves rappelle enfin que cette situation amène un dernier problème de taille, les soucis d’interférences entre les ondes de ces différents protocoles, concluant que “le sans fil et les pertes de connections peuvent casser le charme de l’IoT”.

Wi-Fi, Z-Wave, Zigbee, BLE pour les réseaux courte portée (voir Dossier III – Article 2); 3G/4G/5G, LoRaWAN ou encore SigFox pour les réseaux longue portée : autant de solutions techniques qui peuvent servir de fondation pour des écosystèmes propriétaires et coexister dans une maison connectée. 

Alain indique ainsi que son groupe a créé sa propre solution nommé Calyps’Home, avec application mobile pour le contrôle, en s’appuyant sur le protocole de communication Zigbee, tout en gardant en tête l’interopérabilité de la solution d’autres systèmes fondés sur le même protocole (Calyps’Home peut par exemple communiquer avec des ampoules connectées de chez Ikea). Ce dernier rejoint toutefois Pierre-Yves sur le chemin qui reste à parcourir avant de voir apparaître un ensemble de systèmes à l’interconnectivité parfaite : “[…] À l’avenir, tu pourras prendre la main depuis ton téléphone pour les piloter, comme tu pourras aussi piloter ta porte de garage. Il faut que tout ça soit lié, tout doit pouvoir se faire ensemble !”. 

En effet, si les couches propriétaires savent plus ou moins communiquer entre elles (Calyps’Home avec Ikea, par exemple), ça n’est généralement pas le cas des protocoles de bas niveau. Impossible alors de contrôler avec une même interface un appareil BLE et un Z-Wave, puisqu’ils ne parlent pas le même langage : l’idéal d’UI flexible proposé par Larson (2015) s’éloigne. Pierre-Yves résume finalement : “Quand tu multiplies les systèmes, en [ondes, ndlr] radio notamment, un moment donné ça cale”.

Un premier niveau d’interconnection peut pourtant permettre de calmer la frustration des utilisateurs qui voient se multiplier les applications de contrôles. En effet, certains acteurs proposent aujourd’hui des solutions permettant de centraliser les commandes d’appareils de marques différentes. C’est le cas d’Apple et de son système HomeKit auquel est associée l’application de contrôle du nom de Maison. Proposé sous forme d’Accessory Development Kit (ADK), à savoir un ensemble de spécifications techniques qu’un constructeur doit suivre s’il veut que son objet soit facilement configurable et contrôlable par un terminal de la marque à la pomme, HomeKit illustre pertinemment la volonté du secteur d’aller vers plus de compatibilité entre les solutions. Le système d’Apple joue en quelques sortes le rôle de pont entre solutions propriétaires.

Logo certifiant la compatibilité d’un produit avec Apple HomeKit

Pour autant, si le niveau d’abstraction fourni par une solution comme Homekit simplifie la vie de l’utilisateur, il ne facilite pas forcément le travail du développeur qui doit souvent adapter une solution préexistante à des standards précis, voire à plusieurs concurremment (The Verge, 2019), avec le risque de créer in fine un mouton à cinq pattes compliqué à maintenir dans le temps. Il peut donc sembler intéressant de chercher à standardiser à un niveau inférieur, dès la conception, comme nous le verrons un peu plus bas.

Ouvrir sa solution : un choix conséquent

Quel que soit le niveau envisagé néanmoins, rendre compatible sa solution avec d’autres marques vient nécessairement avec son lot d’avantages et d’inconvénients. Des mots de l’alliance Zigbee (qui édictent les normes du protocoles éponyme, et certifie les produits qui l’utilisent) par exemple, les bénéfices d’adopter un standard ouvert (pour développer sa surcouche propriétaire) peuvent se résumer ainsi (Zigbee Alliance, n.d.) : 

  • Une arrivée sur le marché plus rapide
  • Un accès à une solide chaîne d’approvisionnement et à un réseau de fournisseurs de ressources
  • Un accès à un vaste réseau d’appareils interopérables
  • Aucune perte de temps ni de ressources dépensées dans la création de son propre protocole
  • Une technologie stable et testée
  • Le développement, la maintenance et la promotion du standard par une organisation de développement des standards (Standards Development Organization ou SDO).

Autant d’arguments qui peuvent convaincre petits comme grands acteurs désireux de s’ouvrir aux autres solutions. Concrètement, proposer une solutions plus ouverte peut aussi être bénéfique pour l’image de marque, et permettre d’atteindre une clientèle plus large (qui sinon aurait été réticente à investir dans un système non compatible avec son installation actuelle). Et Alain d’expliquer : “[…] Même Somfy, n°1 mondial, qui avait voulu se mettre seul dans son coin, s’est dit qu’il allait mourir s’il ne s’ouvrait pas. […] Donc maintenant, ils ont ouvert leur protocole pour que les produits Amazon ou Apple puissent être compatibles avec les leurs”.

Nuançons toutefois en rappelant que l’ouverture peut avoir un prix conséquent, sur la sécurité des données, et la maintenabilité du système (The Verge, 2019). Ainsi, ouvrir son écosystème pour qu’il communique avec d’autres pourrait exposer des informations sensibles (techniques, voire stratégiques) sur le réseau, intéressantes pour des acteurs mal intentionnés (concurrence, hackers…). Pierre-Yves explique ainsi que Delta Dore, avec son langage propriétaire X3D, émet encore quelques réticences à ouvrir ce dernier : “ça fonctionne bien car ils sont les seuls à l’utiliser”.

Alliances techniques : les GAFA à la manœuvre

Certaines entreprises cherchent donc à aller plus loin qu’une simple interface passerelle (comme Apple HomeKit), en promouvant l’interopérabilité à un niveau plus bas (la couche réseau notamment). Cette bataille est notamment menée par les géants américains du numérique connus sous le sigle des GAFA (Google, Apple, Facebook et Amazon) et de grands acteurs chinois (comme Baidu ou Tencent), qui entraînent dans leur sillage des acteurs plus petits souhaitant faire fonctionner leur solution avec celle des leaders du marché. 

Parmi ces alliances et projets de standardisation, on compte ainsi :

  • L’alliance Zigbee : ce regroupement de plus de 300 acteurs majeurs du secteur (dont Amazon, Apple, Google, Legrand ou Schneider Electric) propose un ensemble d’outils permettant de créer des réseau IoT pour la smart home (la solution Zigbee fonctionnant en radio, le langage inter-objets Dotdot…).
  • L’alliance LoRa : fondée en 2015 et rassemblant plus de 500 membres autour du protocole de communication LoRaWAN (pour Long Range Wide Area Network), cette alliance concerne d’abord la standardisation des projets de smart building et smart cities, mais aussi, par voie de conséquence, l’IoT domestique.
  • Le groupe Thread : fonctionnant sur le même protocole radio que Zigbee (IEEE 802.15.4), Thread utilise lui le protocole IP pour assigner une adresse à chaque objet du réseau (ce qui n’est pas le cas de Zigbee). Thread regroupe aussi des centaines d’acteurs comme Google, Apple, Somfy ou encore Osram.
  • Le projet Connected Home over IP (CHIP) : lancé fin 2019 au sein de l’alliance Zigbee, à l’initiative d’Apple, Google et Amazon, CHIP est un groupe de travail ayant pour volonté de développer un nouveau standard lui aussi basé sur le protocole IP, gratuit, open source, et mettant l’accent sur la sécurité des données (CHIP, n.d.). Ce nouveau projet de standard n’étant pas compatible avec Zigbee, certains envisagent déjà un rapprochement entre l’alliance Zigbee et le groupe Thread (spécialisé sur le protocole IP), pour peu que CHIP sache s’imposer comme la norme à l’avenir (Batirama, 2020).
  • Le projet Voice Interoperability Initiative : fondé par Amazon en 2019, le groupe rassemble près de 70 entreprises technologiques dont Microsoft, Sony, Spotify, SFR ou encore Orange, autour d’une réflexion sur une meilleure interopérabilité des assistants vocaux intelligents disponibles sur le marché (Amazon, n.d.). L’objectif affirmé est simple : faire en sorte qu’une même enceinte connectée puisse fonctionner concurremment avec plusieurs systèmes vocaux spécialisés (Cortana de Microsoft, et Alexa d’Amazon, par exemple), ce qui actuellement reste très rare et pose encore de nombreuses questions techniques sur la sécurité des données (The Verge, 2019). Apple, Google et Samsung ne font pas à ce jour partie de l’alliance.

Quand on interroge Urbain sur l’apparente hégémonie des GAFA dans ces projets de standardisation, celui-ci répond  : “[…] c’est dans leur intérêt [de s’ouvrir, ndlr]. Pour la plupart des produits de smart home que j’ai pu tester dans le cadre de mon poste, j’ai l’impression que beaucoup étaient quand même connectés avec Google ou Amazon […]”. Alain, lui aussi, explique la nécessité de coopérer pour petits et grands acteurs : “Tout le monde doit se relier avec des protocoles maintenant. Si tu fais ton protocole, à l’avenir, il faut que tu t’ouvres à Amazon, Alibaba, car eux vont vouloir prendre la main […]”.

Standards” (Munroe, n.d.)

Notons que la multiplication de ces initiatives peut avoir, à court terme, l’effet inverse de celui espéré, à savoir celui de rendre l’écosystème de la smart home encore plus complexe qu’il ne l’est déjà (comme l’illustre le dessin ci-dessus). La question de la légitimité des GAFA à conduire de telles initiatives, qui risquent in fine de renforcer largement leur pouvoir par rapport au reste du secteur, peut aussi se poser. En effet, quand bien même ces projets promeuvent l’ouverture et les bienfaits que chacun peut en tirer, rien n’indique que les débats au sein de ces groupes de travail seront nécessairement équilibrés entre les parties prenantes.

En conclusion, plus qu’une réelle concentration des standards, comme c’est désormais le cas avec le réseau Internet, on semble pour l’instant noter une volonté du secteur de la smart home d’aller vers une meilleure interopérabilité entre les solutions propriétaires. Celle-ci est portée par une forte demande du public, désireux d’éviter les complications qu’entraîne l’enfermement propriétaire (ou vendor lock-in), et qui voudrait logiquement utiliser ses appareils smart home de marques différentes aussi facilement qu’il surfe sur le web. Près de 75% des acheteurs potentiels d’IoT domestique considèrent ainsi la question de l’interopérabilité avant d’acheter (Parks Associates, 2018).

Que ce soit par l’avènement de standards ou l’ouverture des solutions propriétaires, l’avenir proche de la smart home serait donc à l’interopérabilité, de plus en plus perçue comme un facteur clé de succès par des entreprises qui ne peuvent plus se permettre de rester sur des écosystème entièrement fermés (les GAFA en tête), ceux-ci constituant autant de frein à l’avènement de la maison connectée centralisée, intuitive et évolutive. Notons néanmoins que ces initiatives d’ouvertures restent le fruit du travail d’entreprises servant des intérêts commerciaux en priorité. En conséquence, nous le verrons juste ensuite, le législateur peut avoir un rôle prépondérant dans la protection du consommateur, dans la régulation des échanges de données entre constructeurs notamment.

Bibliographie

Larson, J.A. (2015). Many Gadgets, One Interface. Speech Technology Magazine.

Bohn, D. (2019). Situation: there are too many competing smart home standards. The Verge. Consulté sur : https://www.theverge.com/2019/12/19/21028256/smart-home-standard-google-apple-amazon-alexa-siri-zigbee-choip

Munroe, R. (n.d.). Standards. XKCD. Consulté sur : https://xkcd.com/927/

Why Standards. (n.d.). Consulté sur : https://zigbeealliance.org/why-standards/

About LoRa Alliance. (n.d.). Consulté sur : https://lora-alliance.org/about-lora-alliance

What is thread? (n.d.). Consulté sur : https://threadgroup.org/What-is-Thread/Overview

Project Connected Home over IP. (n.d.). Consulté sur : https://www.connectedhomeip.com/

Smarthome : enfin une solution universelle pour des produits compatibles en 2021. (2020). Consulté sur : https://www.batirama.com/article/32337-smarthome-enfin-une-solution-universelle-pour-des-produits-compatibles-en-2021.html

Voice Interoperability Initiative. (n.d.). Consulté sur : https://developer.amazon.com/en-US/alexa/voice-interoperability

Bohn, D. (2019). Amazon creates a huge alliance to demand voice assistant compatibility. The Verge. Consulté sur : https://www.theverge.com/2019/9/24/20881321/amazon-voice-interoperability-initiative-alexa-microsoft-baidu-intel-qualcomm-spotify-assistants

Parks Associates: Nearly 75% of Consumers Planning to Buy Smart Home Devices Value Interoperability with Other Products in Their Home. (2018). Consulté sur : https://www.prnewswire.com/news-releases/parks-associates-nearly-75-of-consumers-planning-to-buy-smart-home-devices-value-interoperability-with-other-products-in-their-home-300659904.html