Communautés, open source : la démocratisation à l’œuvre

Le futur de l’IoT domestique pourrait aussi s’écrire à travers les communautés d’utilisateurs et la tendance à l’open source, autrement dit la mise à disposition en libre accès et modification du code source d’un logiciel, observées depuis nombre d’années maintenant. Cet article se propose ainsi de faire un tour d’horizon des bouleversements à l’oeuvre dans le monde des communautés de passionnés, réunies autour de l’informatique, du bricolage ou encore de l’électronique. Autant de cercles qui se sont emparés des grandes questions et défis de l’IoT domestique, pour tenter d’y apporter des réponses simples, communes et nécessairement ouvertes. 

Image à la une : un ordinateur Raspberry Pi 2 (Harrison Broadbent – Unsplash)

Aux sources de l’open source

À l’origine du mouvement open source se trouve le projet GNU (pour Gnu’s Not UNIX – UNIX étant la famille de systèmes d’exploitation sur laquelle GNU se base, ndlr), un système d’exploitation au code source accessible à tous, modifiable et redistribuable par chacun, lancé en 1983 par l’informaticien américain Richard Stallman (Stallman, 1983), convaincu que le travail et l’effort collaboratifs ne peuvent qu’être bénéfiques à tout projet. À l’époque, distribuer un logiciel gratuitement puis rendre publique et modifiable tout son code n’est pas chose commune (REDHAT, n.d.). Ainsi, l’initiative GNU fera l’effet d’une bombe, propulsant Stallman au rend de parrain de ce que l’on appelle alors le logiciel libre (free software en anglais). Seulement, l’appellation free ayant en anglais à la fois le sens de gratuit et de libre, celle-ci montre vite ses limites, et on lui préfère alors rapidement le terme d’open source (la source ouverte faisant donc référence au code source logiciel en libre accès), proposé par la prévisionniste américaine Christine Peterson (Open Source Initiative, 2018).

Aujourd’hui, les logiciels libres, et l’état d’esprit anti-marché qui les caractérise, cohabitent largement avec les solutions propriétaires fermées, sans que l’un n’est vraiment pris le pas sur l’autre. Une illustration concrète de la richesse que peut apporter le paradigme du code ouvert pourrait être Github. Plateforme collaborative de versionnage permettant à plusieurs développeurs de travailler en simultané sur un même répertoire de code (code base en anglaise), le site américain est aujourd’hui la plus large base de stockage de code informatique dans le monde (Gousios et al., 2014). Parmi tous ces projets, 28 millions sont librement accessibles et n’attendent que l’apport de la communauté pour grossir et progresser. Consciente de la valeur de ce qu’elle héberge, la société a même décidé d’archiver dans les glaces de Norvège une bonne partie de ces millions de lignes de codes open source, comme un héritage à préserver pour les générations futures (c’est l’initiative Github Archive Program, lancée en 2020). 

Logiquement, les solutions smart home ne sont pas passées à côté de l’open source, et l’on ne compte plus les initiatives ouvertes qui animent le secteur, chacune cherchant à résoudre des problèmes bien précis.

Logo du logiciel de versionnage GitHub, symbole du travail en communauté

La communauté comme moteur du développement de solutions smart home

Notons par exemple certaines initiatives reposant sur le nano-ordinateur à très bas coût Raspberry Pi, apparu en 2012, dont la flexibilité en a fait le support de prédilection pour les développeurs et amateurs du courant open source, quel que soit le projet. Home Assistant propose ainsi de transformer son Raspberry Pi en un petit hub chargé de faire le pont entre plusieurs solutions smart home cohabitant au sein d’un logement. La solution est gratuite, son code en libre accès sur Github, et se veut compatible avec une myriade de solutions pourtant propriétaires, comme le système SmartThings de Samsung, ou la couche Trådfri de chez IKEA. Home Assistant sait communiquer avec les protocoles Zigbee et Z-Wave, et permet donc à tout-un-chacun, pourvu qu’il soit un minimum bidouilleur et technophile, de faire communiquer plusieurs technologies fermées. Home Assistant illustre ainsi comment la communauté peut aider le monde de la smart home à faire un pas de plus vers l’interopérabilité, tout en mettant l’accent sur la sécurité des passerelles créées.

Citons aussi HomeBridge, solutions elle aussi basée sur le Raspberry Pi, qui permet de rendre compatibles avec le protocole Apple HomeKit (voir Dossier III – Article 3) des produits qui normalement ne le sont pas. Là aussi, on retrouve l’esprit libre qui anime le projet Home Assistant décrit au dessus. La volonté affichée est simple, redonner le pouvoir à l’utilisateur finale en lui permettant de libérer du carcan du fabricant, le fameux vendor lock-in. Le projet compte ainsi 102 contributeurs sur Github et se résume ainsi, des mots de ses initiateurs, “HomeKit for the impatient”.

Le projet Zigbee2MQTT est un autre exemple de projet open source cherchant à établir un pont entre des solutions propriétaires. L’initiative permet ainsi de faire communiquer des objets Zigbee avec le protocole MQTT (pour Message Queuing Telemetry Transport), ce qui est normalement impossible. Là encore, le projet compte 250 contributeurs sur Github, témoignant de l’intérêt de la communauté pour celui-ci.

Hackathons, maker-faires : la communauté s’organise

Par rapport à une entreprise qui développerait sa solution en silo, à l’abri des regards indiscrets, car soucieuse de se protéger de l’espionnage industriel, l’open source se veut par essence projet communautaire, collectif et libre d’accès à quiconque vient avec des idées. Ainsi, les communautés informatiques se, depuis les débuts, rassemblent dans des forums, et autre groupes de discussions en lignes, pour échanger, partager autours de sujets divers, et surtout s’entraider lorsqu’une problématique technique se révèle plus coriace que prévue.

Néanmoins, si ces cercles restaient auparavant purement virtuels, on observe depuis plusieurs années une tendance à faire se rencontrer physiquement tous ces aficionados. Le seul contact numérique montre en effet ses limites lorsqu’il s’agit de transmettre une vision, décrire un projet commun ou simplement tisser des liens humains. Ainsi est venue l’ère des hackathons, des maker-faires et des conférences ou l’on observe parfois un subtile mélange des genres : s’y croisent en effet souvent des passionnés, mais aussi le grand public et des professionnels bien au fait des avantages potentiels de l’open source.

À titre d’exemple, le Crédit Agricole organisait en 2015 le Smart Home Challenge, réunissant des startups du domaine autour de plusieurs thèmes centraux de la smart home (logement, santé et gestion de l’énergie), ainsi que des passionnés invités à participer à un hackathon en ligne sur ces mêmes thèmes. L’objectif d’un hackathon est simple : faire émerger en un temps restreint (souvent au cours de 24 ou 48 heures), en équipe généralement (la notion de compétition a son importance), des idées et solutions sur un thème particulier, qui pourront trouver une application concrète rapidement. Ces solutions se basent idéalement sur une utilisation détournée d’un produit déjà existant, dans la plus pure tradition du hacking (pirater en français).

Les maker-faires sont assez différentes. Il ne s’agit plus là d’un championnat mais plus d’une grand-messe où se retrouvent passionnés de tous âges autour des sujets communs que sont le code informatique, l’électronique, le bricolage, l’impression 3D, et là encore, la recherche de solutions simples et peu coûteuses à des problèmes existants. Fédérés autour de l’organisation Make, initiatrice de ces événements populaires, les makers mettent, eux-aussi, un pied dans le monde de l’IoT domestique. Ainsi en 2018, Make s’associait avec le constructeur Sigma Designs (créateur du protocole Z-Wave) pour lancer le Z-Wave Smart Home Maker Challenge, d’où ont pu émerger plusieurs idées de produits reposant sur le protocole.  

Demain : l’open source en standard dans les solutions smart home ?

Nous l’avons vu, les communautés semblent aujourd’hui largement s’emparer des enjeux de la smart home. Elles confirment aussi, à travers la nature des projets, la volonté des utilisateurs d’aller vers plus d’interopérabilité et de flexibilité entre les solutions disponibles. Si Richard Stallman, bien conscient des menaces que représente un trop grand contrôle des acteurs privés sur les solutions d’IoT domestiques en matière de cybersécurité et de respect de la vie privée, préfère à l’Internet of Things le terme d’Internet of Stings (le terme sting – piqûre en français faisant référence au désagrément causé par l’utilisation non consentie des données personnelles), notons en conclusion que la communauté préfère tenter de réconcilier les deux mondes, libre et propriétaire, pour mieux en faire bénéficier le consommateur.

Ainsi, comme dans les autres branches de l’informatique, on est en droit de s’attendre à voir prochainement cohabiter dans le monde de la smart home des solutions open source, et d’autres fermées. Plus qu’une domination de l’open source (qui reste encore compliqué d’accès au profane) ou qu’un règne sans partage des solutions privées (qui s’appuient parfois elles-mêmes sur de l’open source), le futur de l’IoT domestique résiderait davantage dans une forme de consensus, fait du meilleur des deux mondes.

Bibliographie

History of the OSI. (2018). Consulté sur : https://opensource.org/history 

Stallman, R. (1983). New UNIX implementation. MIT AI Lab. Consulté sur : https://groups.google.com/forum/#!msg/net.unix-wizards/8twfRPM79u0/1xlglzrWrU0J

En quoi consiste l’Open Source ?. (n.d.). Consulté sur : https://www.redhat.com/fr/topics/open-source/what-is-open-source

Preserving open source software for future generations. (2020). Consulté sur : https://archiveprogram.github.com/

Gousios, G., Vasilescu, B., Serebrenik, A. & Zaidman, A. (2014). Lean GHTorrent: GitHub Data on Demand. Delft University of Technology – Eindhoven University of Technology. Consulté sur :  https://www.win.tue.nl/~aserebre/msr14georgios.pdf

Home Assistant Integrations. (n.d.). Consulté sur : https://www.home-assistant.io/integrations/

Documentation Homebridge. (n.d.). Consulté sur : https://homebridge.io/

Documentation Zigbee2mqtt. (n.d.). Consulté sur : https://www.zigbee2mqtt.io/

Sigma Designs lance le Z-Wave Smart Home Maker Challenge. (2017). Consulté sur : https://blog.domadoo.fr/68880-sigma-designs-lance-z-wave-smart-home-maker-challenge/