Comment la smart home pourrait disparaître

Si nos recherches nous ont jusqu’ici amené à envisager la smart home sous un œil positif et enthousiaste, ayant fait le constat d’un réel dynamisme du secteur, l’avenir de l’IoT domestique peut aussi s’étudier sous un angle plus mitigé, mais non moins instructif. Ainsi ce dernier article cherchera à se faire l’avocat du diable en posant une question relativement peu abordée dans une industrie encore empreinte des belles promesses du futur : et si la smart home, boudée par les consommateurs, venait à disparaître ? Et si les objets intelligents de la maison, incapable de tous communiquer entre eux, devenaient ingérables et encombrants ? Et si les entreprises se détournaient de l’industrie pour se re-concentrer sur d’autres secteurs de l’IoT, plus viables et porteurs ?

Image à la une : un feu au rouge dans une rue (Dan Smedley – Unsplash)

Projets smart home avortés : que peuvent-ils nous apprendre ?

Rappelons d’abord que l’industrie de l’IoT domestique est en bonne partie constituée de startups, qui fonctionnent bien souvent en mode “tester et apprendre” (test & learn). De fait, là où une entreprise classique testera moins de projets, et ne fera aboutir que ceux qui paraissent les plus solides, une startup se cherche par définition, et hésitera donc moins à se lancer à corps perdu (pour peu que les finances suivent) dans un projet smart home aux contours et issues encore incertains.

Le résultat d’une telle philosophie est flagrant : l’industrie de la smart home ne compte plus les projets ratés, les concepts n’ayant pas abouti, les idées restées sur le papiers, mais aussi les ratés commerciaux et techniques. Autant de constats qui amènent de nombreuses entreprises à quitter le domaine de la smart home, voire à disparaître complètement, incapables de se relever financièrement. En poussant la réflexion, on peut donc supposer que les raisons de ces échecs constituent autant de menaces au bon dynamisme, et in fine à la pérennité du marché de la smart home

On peut dès lors tenter d’établir une liste des principales raisons qui amènent un projet IoT domestique, peu importe son stade, à s’éteindre (Chico, 2018) :

  • Une preuve de concept bancale : le Proof of Concept (PoC) consiste généralement à coucher sur le papier le fonctionnement technique, puis la viabilité commerciale, d’un projet. Car il fait la charnière entre l’idée de base et les premiers prototypes, le PoC tient un rôle central dans les premiers instants, puis itérations d’un projet. Il va donc s’en dire que si des dissensions se font sentir entre les équipes techniques et commerciales à l’étape même de ce PoC, le projet risque rapidement de battre de l’aile. Pour éviter de rejoindre les 30% de projets IoT qui s’arrêterait à ce stade (Microsoft, 2019), plusieurs solutions sont alors possible pour ne sombrer : revoir le PoC en détail, se réaligner sur les objectifs, ou encore changer les équipes.
  • Incapacité à lancer l’offre à temps : c’est un point à l’origine de nombreux échecs commerciaux, où à cause de retards conséquents, l’offre n’est plus alignée avec la demande du marché. Là aussi, certains remèdes peuvent s’envisager pour éviter d’aller à la catastrophe : revoir le planning, les tâches critiques et prioritaires, ou les goulots d’étranglements en terme de ressources.
  • Trop d’importance donnée à la technologie : Chico rappelle ici que le succès d’un produit ou d’une offre se définit d’abord par la valeur apportée sur la marché pour les consommateurs, par rapport à la concurrence. Ainsi, la technologie utilisée ne doit pas être une fin en soi, mais simplement un moyen permettant une réponse concrète à un besoin. Quand la technologie prend trop d’importance, le risque est grand de proposer un produit trop en avance par rapport aux attentes, et qui donc ne se vendra pas.
  • Mauvaise gestion logistique : l’Internet des objets repose, comme son nom l’indique, sur des objets physiques, qu’il faut transporter, parfois réparer, assembler, acheminer et livrer. Si ces questions logistiques ne se posent pas pour un modèle 100% numérique, elles sont centrales dans un projet IoT et peuvent donc être à l’origine d’un échec cuisant. Ici s’entourer de partenaires fiables et expérimentés pourrait être la solution.
  • Aucune leçon tirée des erreurs : Ce dernier point est peut-être le plus important, pour peu que l’on ait un état d’esprit un temps soit peu positif. Pourtant bien souvent, les échecs ne sont pas analysés par les équipes à l’origine des projets smart home, ou en tous cas pas assez pour en tirer des conclusions constructives. Chico prend alors l’exemple du Bluetooth Low Energy (BLE) qui malgré ses failles de sécurité avérées continue d’être largement utilisé dans sa version actuelle.

Plus largement, certains pensent aussi entrevoir les raisons centrales expliquant l’échec d’un projet IoT. Si celles-ci ne sont pas restreintes aux projets smart home, il va s’en dire qu’elles rejoignent largement les freins et limites que nous avons pu identifier plus tôt dans ce mémoire. Ainsi, Cisco identifiait récemment trois facteurs expliquant le constat que 75% des projets IIoT finissaient en échec (Cisco, 2018) :

  • La négligence des questions de sécurité : ainsi que nous l’avons vu dans la Partie 2, la sécurité se place aujourd’hui comme le plus grand défi de l’IoT pour le futur. Par voie de conséquence, prendre à la légère ces questions devrait nécessairement amener un projet à la faillite. Pour ne rien arranger, Pareillement, Cisco rappelle aussi que l’industrie peinent encore à apprendre de se ses erreurs, alors qu’on pourrait logiquement penser que des solutions IoT industrielles considèrent ces questions comme fondamentales, au vu des enjeux.
  • La complexité croissante des infrastructures IoT : il s’agit là d’un des revers possibles du dynamisme technologique que connaît le secteur depuis plusieurs années. Cloud computing, frameworks pensés pour le Big Data, technologies open source : toutes ces solutions apportent des réponses concrètes à des besoins techniques toujours plus importants, mais complexifient aussi drastiquement l’environnement IoT. En résulte alors une architecture compliquée, parfois difficile à maintenir, et qui peut alors mener certains projets à la déroute.
  • La trop faible interopérabilité des solutions : ce point largement abordé dans nos écrits est aussi partagé par Cisco, validant l’importance d’une plus grande compatibilité entre les solutions. Notons aussi qu’une meilleure interopérabilité devrait permettre la multiplicité des projets, qui sinon risqueraient de s’éteindre avant même d’avoir pu aboutir, incapables de parler les uns avec les autres.

Un avenir plus mitigé qu’il n’y paraît ?

Finalement, plus que la disparition d’un secteur tout entier, qui paraît encore à l’heure actuelle très improbable, l’avenir de l’IoT domestique s’annonce peut-être en demi-teinte : une industrie dynamique certes, portées par des projets innovants et ambitieux, mais qui arriverait à un plateau (ou plutôt un plafond) plus vite que prévu, créé par des freins (côté consommateur comme industrie) jusqu’ici très prégnants, encore insurmontables. Notons aussi que ce plateau pourrait actuellement se vérifier par le constat même que le raz-de-marée smart home promis depuis plusieurs années se fait toujours attendre. 

Bibliographie

Chico, L. (2018). 5 Reasons Why Businesses Leave the Home Automation Industry. Blog Ezlo. Consulté sur : https://blog.ezlo.com/5-reasons-why-businesses-leave-the-home-automation-industry-7c32cb70b6db 

Blackman, J. (2018). Three reasons why three-quarters of IIoT projects fail, according to Cisco. EnterpriseIotInsights. Consulté sur : https://enterpriseiotinsights.com/20180504/channels/fundamentals/three-reasons-iiot-projects-fail-tag40-tag99

Internet of Things project failure and success 2017: the facts behind the data (2017). Consulté sur : https://www.i-scoop.eu/internet-of-things-guide/internet-things-project-failure-success/

Wiggers, K. (2019). Microsoft: 30% of IoT projects fail in the proof-of-concept stage. VentureBeat. Consulté sur : https://venturebeat.com/2019/07/30/microsoft-30-of-iot-projects-fail-in-the-proof-of-concept-stage/